Troisième fruit de la collaboration entre la chorégraphe et metteuse en scène Fanny de Chaillé et l’écrivain Pierre Alferi, Les Grands est repris à la Maison des Métallos. À voir jusqu’à la fin du mois (et on a de la chance c’est une année bissextile).

Invitée dans le cadre des coopératives mensuelles organisées entre une équipe artistique et la Maison des Métallos, Fanny de Chaillé représente Les Grands (créé en 2017) pendant un mois construit autour de la transmission entre les générations. Lors de cette CoOP, en plus de ce projet, nous pourrons rester «à l’échelle de la vie» à travers une fiesta intergénérationnelle, des ateliers, une fabrique de récits, une soirée de questionnement autour de la vieillesse, une projection de films choisis par des enfants et un arpentage du livre de Jacques Rancière, Le Maître ignorant.

Détriplement intime

Le postulat originel est simple : et si le théâtre pouvait nous permettre de représenter l’évolution physique et intellectuelle d’une même personne à trois âges différents, le temps d’une représentation d’une heure ? Pour cela, en plus de s’entourer de trois comédiens adultes, Fanny de Chaillé s’adjoint l’aide de trois adolescents et de trois enfants. C’est par ces derniers que tout commence. Au sein d’un plateau qui semble constitué de strates plus ou moins nombreuses et épaisses par endroits, une petite fille fait son entrée. Perdue dans ses pensées qui vole du coq à l’âne en passant par la cour de récrée, nous la voyons se déplacer empiriquement dans l’espace, s’asseyant, s’allongeant, courant, marchant, sautant. Premier dédoublement à l’œuvre, ses réflexions nous parviennent via un enregistrement audio alors que cette petite fille a toute sa tête pour parcourir l’espace ; et sans doute pense-t-elle à bien autre chose au moment où nous l’écoutons. Puis c’est au tour d’un petit et d’un grand garçons, étrangement similaires si ce ne sont les chemises dont la grosseur des carreaux varie. Comme une ombre qui ne respecterait pas les proportions physiques, le grand suit le petit à moins que ce ne soit l’inverse. Le trouble prend de l’ampleur. Les uns sortent pour que d’autres entrent sur scène et nous finissons par assister à une drôle et balbutiante mutation des corps, découvrant ce qui semble être le même personnage à un moment enfant et adulte, puis adolescent, puis adulte et adolescent. Nous voilà donc face à trois identités faites chacune de trois corps à trois âges différents. Mais que se passe-t-il quand une même personne se rencontre à plusieurs stades de son évolution ?

crédits images : Marc Domage

Se mesurer à ses autres moi

Rapidement au sein de ces joyeuses complicités, des germes de conflits émergent. Les grands usant de leur autorité naturelle, organisent la représentation. Ils s’expriment chacun derrière un micro, perchés qu’ils sont sur les couches de strates alors que les adolescents miment leurs paroles. Mais d’où vient l’idée que le grand est plus à même de se raconter que le plus jeune ? À les entendre, l’évolution de l’être s’effectuerait non horizontalement pris dans les flots du temps, mais verticalement : plus on mûrit mieux on est. C’est alors qu’un tremblement temporel a lieu. Les adolescents se rebiffent contre l’autorité des aînés. Ces derniers se retrouvent jugés à travers leurs actes et l’abandon de certains idéaux. Paradoxalement, grâce à ses différentes couches, le plateau semble s’aplanir ou, tout du moins, devenir tribune où l’adolescent peut se mesure physiquement à l’adulte. Arrivés à la même taille grâce au décor, la grandeur physique ne semble n’être plus qu’illusion d’autorité. Les corps s’invectivent et les mots se bousculent : Qu’a fait l’adulte des idéaux de l’adolescent ? Et ce dernier de sa pensée propre, englué dans sa volonté de correspondre aux codes ? Comment s’inscrit-on dans la société tout en conservant son identité ? Tout cela menant doucement mais sûrement vers une réflexion sur la liberté de l’être qui se doit, pour en profiter, d’être jouée à tous les âges dans chaque cadre familial et social. Non défini par sa taille ou son ancienneté, le roseau pensant, pour reprendre la métaphore de Pascal, parvient dès lors à préserver un espace où opinions et voix coexistent. De ce combat de chaque instant, quand la parole n’est plus partagée mais confisquée, un exemple est particulièrement éloquent : lors d’un exposé sur l’âge adulte, les grands, avec des soubresauts d’autoritarisme, n’hésitent pas à censurer certains propos auprès des minis.

Belle réussite donc que celle de Fanny de Chaillé qui parvient, en démultipliant ses personnages, à développer non pas trois idées figées de l’âge mais de plus vastes et vivantes réflexions sur notre rapport au monde et aux autres. À travers cette stimulante chorale de pensées, de paroles et de corps, les mots de Pierre Alferi, écrits en relation avec les comédien.ne.s, viennent trouver échos chez le spectateur invité à user lui aussi de sa liberté d’écoute, de penser et de communiquer.

Les Grands
Conception Fanny de Chaillé
Texte Pierre Alferi
Avec
les grands : Margot Alexandre, Guillaume Bailliart, Grégoire Monsaingeon
les ados : Violette Séraphine, Célestin Séraphine, Oskar Schreck en alternance avec Leïna Benoit-Maazouz, Florian Frenais-Minthe, Aksel Aydinloglu
les minis : Stéphane Poulet, Gaspard Boulet, Maxence Ziadé en alternance avec Esther Laplantine, Ivan Karabits, Marin Rayon

À La Maison des Métallos jusqu’au 29 février, puis chez Malraux à Chambéry du 11 au 19 mars et au Granit à Belfort du 15 au 16 avril.