Un premier roman fort qui dit les silences, leur poids et leur potentiel destructeur. Un récit qui dit les attentes qui pèsent sur une famille, qui doit être unie envers et contre tout.

Esther est heureuse : elle a enfin réussi à réunir toute sa famille pour un déjeuner au cours d’un dimanche à la chaleur lourde. Ses deux fils et ses deux filles viendront rejoindre leurs parents le temps d’un repas en famille. Alors Esther prépare la table, se réjouit d’avance des bruits de voix et de couverts qui envahiront son espace et le rendront plus vivant. Elle repasse le cours de leur vie ensemble, sa rencontre avec son mari et la naissance de leur trois enfants, leur enfance et leur inévitable départ.

Les fils ténus d’une famille

Esther tisse. Elle a toujours tissé. Une tapisserie censée retenir chacun des membres de sa famille ensemble. Une tapisserie qui pourtant ne semble pas vraiment tendue, voire même complètement trouée à certains endroits. Mais cette tapisserie, pour Esther, compte plus que tout : elle est la preuve de l’existence de sa famille. Une famille imparfaite, comme toutes, mais qu’elle, Esther, la mère, a travaillé pour créer, et pour maintenir. Envers et contre tout. « A cet endroit de la tapisserie, les noeuds d’Esther sont distendus. Un peu lâches. Ils tiennent sans qu’on sache comment. Ils sont là. Ils complètent le dessin. Ils font leur devoir, encore un peu. Pour que tous les autres résistent.« 

Au fil des chapitres de ce premier roman d’Alexandra Matine, on comprend que l’harmonie familiale qu’Esther tente de retrouver n’a en réalité jamais existé. Esther et son mari ne se sont jamais véritablement parlé, ils n’ont fait que cohabiter, et les enfants ont certainement été ce fil qui les a retenus proches l’un de l’autre. Et alors que certains de ses enfants appellent Esther pour lui annoncer leur retard – ou carrément qu’ils ne viendront pas -, la mère se repasse le fil de ses relations avec chacun d’eux : Carole, l’aînée qu’elle n’a jamais compris ; Alexandre, le premier garçon, que son père avait décidé de façonner à son image ; Bruno, qui a grandi dans l’ombre de son frère ; et Vanessa, la dernière, qu’Esther pensait garder auprès d’elle pour toujours.

Un silence de colère

C’est alors une famille dysfonctionnelle qu’Alexandra Matine étale devant les yeux de ses lecteur.rices : une mère culpabilisante, un père tyrannique et des enfants qu’on ne traite pas tous de la même façon. Une famille normale finalement ? La force du récit de la jeune autrice est l’absence de tout jugement, qui donne l’impression que chacun fait de son mieux avec ce qu’on lui donne, où la mère a voulu donner de l’amour et où le père a voulu laisser sa trace dans un pays dans lequel il n’était pas né.

Mais personne ne se comprend, et selon Esther, personne ne fait d’effort pour la comprendre. Elle est malheureuse, se sent oubliée de tous, et ne supporte plus le poids de la responsabilité qui semble lui incomber – ou qu’elle s’impose ? – en tant que mère : ciment de la famille. Ou bien fil de la tapisserie qui tiendrait tout le monde ensemble, malgré tout. « Elle ne dit jamais rien. Elle a cessé de s’en vouloir. Elle a cessé de crier, pour ne pas regretter. Ils doivent deviner. Elle ne fait plus rien d’autre que d’attendre que les autres la comprennent. Et de leur en vouloir parce qu’ils ne la comprennent pas.« 

Alexandra Matine nous raconte finalement une famille qui ne communique pas, qui ne se parle pas et qui choisit la facilité de la surface, sans jamais faire l’effort de l’honnêteté. « On ne parle que de choses. On ne parle jamais de soi. » Et si Esther venait à disparaître, qu’adviendrait-il de la tapisserie ?

« Les grandes occasions », Alexandra Matine, Les Avrils, 256 pages, 19€