Le mécénat -un soutien matériel apporté sans contrepartie directe- par le biais des fondations s’est largement développé à partir des années 1980 grâce à une certaine prise d’indépendance vis-à-vis de l’action publique culturelle. Depuis, l’importance des fondations d’entreprise est telle qu’elles présentent un véritable  danger pour les institutions publiques. Pour comprendre les nouveaux rapports de force entre les fondations et les musées, revenons aux bases.

©Georges Fessy, Le bâtiment de la Fondation Cartier vu du jardin.
© Georges Fessy, Le bâtiment de la Fondation Cartier vu du jardin.

 

Qu’est ce qu’une fondation ?

Il faut attendre une loi de 1987 pour avoir la définition de Fondation et ses différentes formes. Avant cette date, le mécénat privé existait comme soutient des pouvoirs publics en matière culturelle dont le financement était très limité. Pouvoirs publics et financements privés formaient alors une sorte d’alliance pour mener à bien les projets du Ministère de la culture. Pourtant, d’un point de vue juridique, une fondation d’entreprise est « une personne morale à but non lucratif créée par une ou plusieurs entreprises pour une durée limitée afin de réaliser une œuvre d’intérêt général selon un programme d’action pluriannuel. » Cela signifie que son financement est pris en charge par la société fondatrice ce qui lui permet une totale autonomie tant pour le choix de l’oeuvre d’intérêt général que dans la façon d’y parvenir. Depuis les années 1980, l’autonomisation des fondations devient telle que leurs actions complémentaires concurrencent celles de l’Etat, dans tous les domaines de la culture.

© NICOLAS TAVERNIER
© Nicolas Tavernier

Des avantages fiscaux alléchants

Les premières lois relatives au mécénat avaient pour but d’encourager l’achat d’oeuvres d’artistes vivants et de protéger le patrimoine grâce à un cadre fiscal très favorable. Des réductions d’impôts sur les sociétés ou sur le revenu ainsi que des contreparties sont prévues. Depuis 2003, la réduction d’impôt est en effet égale à 60 % du montant du don effectué mais dans la limite de 0,5 % du chiffre d’affaires hors taxes, si ce plafond est dépassé, il est possible de reporter l’excédent. Par exemple, pour une somme de 10 000 € consacré au mécénat, une entreprise française, après déduction fiscale, paye 4 000€. En Allemagne, cela coutera 6 164€ à l’entreprise et 7 200€ à l’entreprise anglaise. D’autres mesures incitatives existent : les entreprises qui acquièrent des œuvres d’art contemporain et d’instruments de musique bénéficient d’avantages fiscaux supplémentaires si elles les exposent dans un lieu ouvert au public, voire même simplement aux salariés ou aux clients, à l’exception des bureaux personnels. De même pour des entreprises ayant acquis des instruments de musique de valeur si elles les prêtent à titre gratuit à des professionnels ou des étudiants de conservatoires nationaux supérieurs…

Fondation Antoine de Galbert - Maison Rouge
Fondation Antoine de Galbert – Maison Rouge

Les fondations : une stratégie de communication évidente pour les entreprises

De tels avantages ont de quoi convaincre les entreprises à créer des fondations, pour les arts plastiques, le cinéma, le théâtre ou encore la musique. Cependant, les services de communication des entreprises ont bien conscience qu’en plus des intérêts fiscaux, ces fondations peuvent leur apporter une nouvelle image. Des études montrent que ce genre de fondation permet de contribuer à l’attractivité du territoire, de renforcer l’identité et l’image de l’entreprise, de developper les relations publiques, favoriser la démocratisation de l’art … L’organisation d’exposition et le soutient de la jeune création artistique sont des façons d’asseoir leur autorité et de pérenniser leur réputation. Ainsi, lorsqu’une fondation organise des expositions, elles font monter leur côte par leur simple association avec le nom de la fondation. De plus, elle s’assure de l’enrichissement de ses propres collections par les commandes passées aux artistes qu’elles exposent.

© Fondation Louis Vuitton / Iwan Baan
© Fondation Louis Vuitton / Iwan Baan

Les fondations : des lieux d’art ?

Si l’on met de côté les avantages fiscaux et les stratégies de communication, ces fondations sont des lieux d’exposition, des lieux de création et d’échange. Nombreuses d’entre elles encouragent les résidences d’artistes et facilitent le financement de la production des oeuvres. Cependant, une exposition événement dans une de ces machines commerciales n’est pas anodine. Prenons l’exemple de la collection Chtchoukine exposée à la fondation Louis Vuitton. Saisie par Lénine puis nationalisée par Staline, tous ces tableaux étaient sous la menace, en quittant les frontière de l’Union Soviétique, de faire l’objet d’une saisie conservatoire de ceux qui se considéraient comme les héritiers légitimes de ces oeuvres. Après 1989, les plus grands musées internationaux ont tenté d’acquérir le prêt de ces oeuvres mais les menaces de confiscation à titre conservatoire planaient toujours. Aucune solution n’a été trouvée jusqu’à ce que la Fondation Louis Vuitton et son président Bernard Arnault, par des moyens financiers et politiques, arrivent à convaincre. L’exposition de cette collection incarne le succès d’une entreprise privée à résoudre un problème qu’aucune institution publique n’a pu éviter.

Une concurrence public / privé

Cette réalité n’est pas exposée au public, pourtant on assiste au basculement d’une économie de la culture. Alors que des fondations financent des expositions dans des musées publics telle que la Fondation Hermès avec l’exposition Bauhaus au Musée des Arts Décoratifs de Paris, d’autres mènent leurs expositions en solo. Des entreprises privées se substituent à l’autorité publique défaillante à cause du manque de moyen financier. Là où les musées évitent les arguments promotionnels trop évidents et prônent la pédagogie, les fondations tels que celle de LVMH, utilisent un discours de vente aux enchères célébrant la rareté, l’exceptionnel et l’excellence. Il est très probable que cette exposition très médiatique marque un tournant car la Fondation Louis Vuitton va continuer de faire venir des oeuvres de plus en plus célèbres et réputées indéplassables, asseyant sa suprématie face aux musées internationaux.

Fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent, 5 avenue Marceau, © Sacha 1982
Fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent, 5 avenue Marceau, © Sacha 1982

En dépit d’un effet de mode pour la bonne image des grandes entreprises et des avantages fiscaux évidents, les fondations font tout de même vivre la création artistique là où les instituions publiques sont bridées par les financements. Bien que les motivations des fondations soient un peu contestables, les actions mises en oeuvre pour les jeunes artistes telles que les résidences ou le financement de la production des oeuvres sont essentielles pour la création.

Le dessous des institutions • Episode 1 : Les Fondations d’entreprise

Le dessous des institutions • Episode 2 : les Festivals

Les dessous des institutions・Episode 3 : Les petits musées

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