A la mort de sa mère, V. doit retourner dans la maison dans laquelle elle a grandi et la vider. L’occasion pour elle de faire la paix avec la jeune fille qu’elle était, l’éducation de sa mère et la lignée de femmes qui l’a précédée.

V. ne parle plus à sa mère depuis plusieurs années. Elle a fuit sa Gaspésie natale dès qu’elle l’a pu. Sans regarder en arrière. Mais aujourd’hui, sa mère s’est suicidée, et elle doit y retourner. Elle doit aller aider sa soeur et sa tante, elle doit vider la maison de sa mère, lieu de toutes les disputes, et aussi de tous les regrets. Ce ne devait être l’affaire que de quelques jours, avant que la jeune femme ne puisse retourner à la vie qu’elle s’est construite à Montréal. Mais, elle se rend vite compte que ce sera plus difficile que prévu que son deuil ne se fera pas en deux jours et quelques sacs poubelles.

De son écriture crue et directe, Virginie DeChamplain nous impose la douleur d’une femme. Une femme qui perd sa mère et qui trouve des regrets. Ceux de ne pas avoir gardé le contact après avoir quitté la maison familiale. Ceux d’avoir voulu mettre le plus de distance possible entre sa mère et elle, une distance émotionnelle, une distance de style de vie : aux grands espaces silencieux de Gaspésie, elle a préféré la densité et le bruit de Montréal. « Je réalise que je me souviens pas de la dernière fois que j’ai parlé à ma mère. Que j’ai pris de ses nouvelles. Je me suis nourrie à la rage depuis que je suis partie de la Gaspésie. Et là j’ai plus rien à haïr. Que la culpabilité de pas avoir appelé, de pas être descendue à Pâques ou de pas lui avoir envoyé de fleurs à sa fête qui me ronge comme la houle.« 

Les femmes de nos vies

V. s’enferme alors dans la maison, congédie sa soeur et sa tante, comme si elle s’impose comme punition pour son silence et sa haine des dernières années de s’occuper de vider la maison et les souvenirs de sa mère seule. Elle investit le salon, se crée son « île » faite de déchets et de culpabilité, de sacs poubelles à moitié remplis de souvenirs : les voyages au cours desquels sa mère les emmenait, elle et sa soeur, pour échapper à son quotidien ; les photos d’hommes de passage, qui ne restaient jamais bien longtemps ; les photos qui rappellent des moments d’inquiétude intense quand, enfant, elle cherchait sa mère qui disparaissait durant plusieurs jours.

Mais surtout, ce que V. trouve, ce sont les cahiers de sa grand-mère, qu’elle a commencé à remplir quand elle était enceinte de sa mère. Trois générations de femmes. Une lignée de battante, mais aussi de vaincues. Des cahiers salutaires, dans lesquels V. va se plonger toute entière, à la suite desquels elle va partir. L’Islande, les falaises, le malaise et l’histoire de trois femmes. « Je suis les femmes devant moi. Je vais à leur recherche. A leur rencontre. Ma grand-mère aventureuse ma mère vagabonde. Mes insoumises. Je me sauve, dans tous les sens. » La force de l’écrit touche la jeune femme qui se laisse porter par ces mots qui font mal et qui guérissent en même temps. Les cahiers de sa grand-mère remplissent les silences de sa vie, viennent s’allier au froid de la Gaspésie pour sauver.

En tension constante entre les petits espaces qui enferment et les grands espaces qui pansent les plaies, Les falaises est un premier roman qui bouleverse : la justesse de la difficulté du deuil, la tension entre l’ailleurs et le familier, sont renforcées par la puissance de la langue et du québécois. Une autrice à suivre absolument !

« Les falaises », Viriginie DeChamplain, Editions La Peuplade, 224 pages, 18€