Eric Metzger revient avec un sixième roman dont le titre annonce la couleur : Les Ecailles de l’amer Léthé (et non la mer l’été). Un narrateur qui ne s’entend pas vraiment avec les hommes, un poisson qui aime la littérature, une chambre sous les toits parisiens et surtout, des phrases qui prennent le temps de faire pétiller les mots en bouche : voici les principaux éléments de ce livre original et très plaisant à lire.

C’est l’histoire d’amitié entre un homme et un poisson ; un poisson-combattant blanc pour être exacte. Outre le fait qu’il se bagarre avec tous ceux qu’il rencontre, le poisson-combattant se distingue par ses grandes nageoires qui ondulent dans l’eau et lui donnent l’aspect d’une fleur. Le narrateur et ce poisson, qui sera baptisé Cookie, se rencontrent dans une animalerie, et sont jetés dans les bras l’un de l’autre par une vendeuse très sérieuse. Ainsi commence la vie à deux du narrateur et de Cookie. Tous les deux vivent dans leur bocal. Celui du narrateur est légèrement plus grand que celui de Cookie, et a la particularité de contenir une grande bibliothèque qui recouvre un mur entier de ce petit studio sous les toits. Les premières semaines de cohabition sont difficiles. Le narrateur et cookie ne se comprennent pas. Chacun vit sa vie sans arriver à parler à l’autre. Pourtant, un beau jour, entre deux séances de travail, le narrateur ouvre un livre et se met à lire quelques lignes à voix haute. A sa grande surprise, Cookie semble écouter très attentivement la lecture, et braque du regard le narrateur. Amusé, celui-ci, se livre à toute une série de tests (interruptions et reprises de la lecture de poésie, de théâtre, de guides touristiques et de notices de chauffe-eau…) pour arriver à la conclusion que Cookie est un poisson-combattant qui aime la littérature. 

Le narrateur et le poisson s’embarquent donc pour un voyage littéraire, au grès des pages et des lignes. Le narrateur cite ces quelques lignes de L’Education sentimentale de Flaubert: 

« Il voyagea.
Il connu la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues.
Il revint.
 »

Tout allait pour le mieux, au plus grand dam de la voisine aux yeux verts qui profite de toute les heures de lecture à voix haute, jusqu’au jour où Cookie a semblé un peu patraque. Son attention à la lecture du narrateur s’est mis à flancher de plus en plus vite, son appétit a dominé de jour en jour. Pire encore, le mal-être de Cookie semble entrainer avec lui celui du narrateur. Dès le début, des indices sont déposés, ça et là, pour nous signaler qu’il y a quelque chose qui cloche. Dès les premières pages du récit, le narrateur semble être un peu particulier : une de ces personnes inaptes à la vie en société. Au début, on se dit que c’est un original, que c’est sa sensibilité littéraire à fleur de peau qui lui rend la vie publique difficile. Mais plus les chapitres défilent, plus le narrateur semble aller mal, et moins il s’entend avec les hommes. Son comportement s’aggrave au fil des pages, tout comme l’état de Cookie se détériore. Alors, que s’est-il passé dans la vie du narrateur pour qu’il atterrisse dans ce bocal ? Cookie est-il le reflet de ses états-d’âme ? Va-t’il réussir à remonter la pente ?

Des questions graves sur un ton loufoque

Les Ecailles de l’amer Léthé est un roman à deux têtes puisque le narrateur y traite des sujets les plus graves sur un ton pétillant, parfois loufoque. Dès le début du roman, il affirme que la folie de l’humanité n’est pas matière à débat. Elle est évidente. 

« Soyons très clair, le monde est fou. Pour vous le prouver, ces trois faits imparables.
– les guerres

– Les colorants et les additifs
– Les gens qui passent en moyenne trois heures par jours, la tête penchée sur un écran de de téléphone. 
Constatez, le débat est clos. »

A travers un personnage qui n’arrive pas à comprendre les fonctionnements de la vie sociale, l’auteur développe une critique acerbe du monde contemporain dans lequel on vit. Tout y passe : les collèges de travail qui vous offrent trop de café, les personnes intolérantes à vos lectures à voix haute, les couples qui semblent heureux, les amis de longue date, les vétérinaires qui s’intéressent plus à vous qu’à votre animal … 

Cette critique du monde contemporain, qui semble placer le narrateur dans une situation de clairvoyance et de lucidité rare par rapport aux autres hommes, est néanmoins accompagnée de doutes et de questions incessantes, toutes plus lourdes à porter les unes que les autres. Quel est le sens de la vie ? Pourquoi s’acharner à vivre alors qu’on va mourir ? À quoi sert-on ? Pourquoi sommes-nous au monde ? Le narrateur va partager ces questions avec Cookie, qui malheureusement n’est pas très loquace à ces sujets. Il va naturellement se trouver vers sa bibliothèque, et chercher la réponse à ces questions chez Aragon, Tolstoï, Schopenhauer et bien d’autres… l’occasion de belles découvertes littéraires. 

Croquer les mots à pleines dents 

L’une des particularités des Ecailles de l’amer Léthé qui rend la lecture particulièrement agréable, c’est le plaisir que semblent prendre l’auteur et le narrateur au contact des mots. En plus des extraits de certaines des plus belles pages de la littérature, on croise dans le roman d’Eric Metzger des petites pépites, comme « pandiculation » (étirement) « lové dans son algue  ou « alarmangoissante ». 

Dans une interview donnée à la librairie Mollat, l’auteur livre sa nouvelle théorie, selon laquelle ce ne sont pas nous qui trouvons les livres, mais les livres qui nous trouvent. Tel un poisson dans l’océan, Eric Metzger explique se laisser porter devant les étales des bouquinistes et dans les rayons des libraires, jusqu’à ce qu’un livre arrive à l’attraper par son titre ou sa couverture. Ainsi, les extraits présents dans Les Ecailles de l’amer Léthé sont un mélange des pages préférées de l’auteur et de découvertes littéraires faites à l’occasion de la rédaction d’une histoire d’amitié entre un homme qui ne va pas très bien et un poisson-combattant. 

Ce cinquième roman d’Eric Metzger arrive à aborder des questions les plus difficiles sur un ton original, tendre et drôle. Il se distingue par la gourmandise de l’auteur pour les mots pétillants. Son humour dépasse le contenu du roman pour s’attacher à la forme. A la fin du récit, il nous offre une liste des bouteilles de vin qu’il a bues en écrivant, nous confie qu’il passe sa vie « à boire du café, faire du vélo, lire, écrire, manger des cookies et déguster du bon vin », et présente une liste de tous les personnages du roman sous la forme d’un générique de fin de film…

Les écailles de l’amer Léthé, Eric Metzger, Editions de l’olivier, 2022, 208 pages, 17€