En s’inspirant de l’histoire de l’Equato-Guinéen Eric Moussambani, qui manqua de se noyer dans le bassin des JO en 2000, Mahamet-Saleh Haroun signe un roman émouvant et décrit avec dérision et ironie les difficultés rencontrées par ces jeunes qui rêvent d’un avenir meilleur, sans cesse en quête de leur place au sein d’un pays gouverné par des dictateurs. 

Au cœur de l’Afrique Sahélienne, les culs-reptiles, ces “étranges spectateurs de leur propre vie, observent le monde comme s’ils n’en faisaient pas partie. Immobiles tels des montagnes, ils ruminaient la noix de cola, sirotant à longueur de journée des litres de thés accompagnés de pain sec. Ils ne bougeaient leurs fesses qu’en fonction de la rotation du soleil, disputant l’ombre aux chiens et aux margouillats ». Jusqu’au jour où dans le quartier populaire de Toroduna, ces derniers décident de se révolter contre le gouvernement. Manque de logements en dur, toilettes collectives, eaux stagnantes, dysenterie généralisée, pénuries d’électricité et d’eau courante… Un quotidien devenu insupportable qui les pousse à sortir de leur apathie quotidienne. Une révolte collective, violemment réprimée et qui pousse Bourna à tenter sa chance tout seul… 

Antihéros africains

Las de chercher son chemin et d’essayer de se faire une place dans son pays, Bourna répond à une annonce de la Fédération nationale de natation qui recherche un nageur pour les J.O. Sélectionné, seul compétiteur, son objectif est de marquer les esprits en remportant une médaille dans une discipline inattendue pour un Africain, afin d’attirer les touristes et rayonner à l’international. Sauf qu’il ne sait pas nager et que les JO sont dans quatre mois. “Comment tout un pays peut-il croire en de telles balivernes ? Comment peut-on avaler une telle histoire ? Devenir champion olympique en quatre mois, quel délire ! Mais au pays, nombreux sont ceux qui croient aux rêves, ça fait vivre”.

Inspiré de la vraie vie d’Eric Moussambani, c’est dans les Jeux Olympiques de Sydney en 2000, que Mahamet-Saleh Haroun a puisé son inspiration. Nageur héroïque équato-guinéen, ce dernier a réalisé les 100 mètres les plus lents de l’histoire, en étant en permanence à deux doigts de la noyade, sans jamais mettre la tête sous l’eau, avec un maillot et des lunettes empruntés à ses adversaires une heure avant le départ… Un courage héroïque qui lui attribua une célébrité éphémère.

Etat d’un pays faillis

Dans un pays africain, jamais cité, le pouvoir tyrannique et corrompu consume la population, vivant elle bien au-dessous du seuil de pauvreté, sans grand espoir d’une vie meilleure. “Dans ce pays où les fils et filles de étaient assurés de remplacer leurs parents aux postes importants, rien n’avait de sens. Or essayer de penser l’insensé était chose abrutissante”.

Bourna décide de risquer le tout pour le tout, et d’y aller. Il se voit alors imposer par les autorités une nouvelle identité flatteuse et mensongère “où il apprend qu’il n’a plus 25 ans comme l’attestent dûment ses papiers, mais 20. Il n’a plus quitté le lycée après avoir raté plusieurs fois le bac, mais il est titulaire d’une licence en sciences de l’éducation obtenue en Belgique. Quelle plaisanterie !”. Ses entraînements se résument à une heure par jour dans la piscine d’un hôtel (au petit matin seulement pour ne pas se faire voir des touristes), à l’achat d’un bermuda au marché ainsi qu’à de courts échanges avec son féticheur… Une préparation sommaire en soi.

A travers ce récit, Mahamed-Saleh Haroun dresse une radiographie d’un pays africain, habitué des perspectives à courte durée, avec une autorité militaire où lubies politiques et injustices sociales se côtoient. Mêlant l’humour et la dérision, il signe une farce amère, celle d’un individu cherchant à accomplir son destin mais qui se retrouve malgré lui otage de forces qui le dépassent.

« Les culs-reptiles », Mahamet-Saleh Haroun, Editions Gallimard, 240 pages, 19 €