Hanna Bervoets raconte avec froideur le quotidien de ces modérateur.rices sur les plateformes internet qui contrôlent le contenu et les images que nous voyons – et explore les relations sociales et amoureuses qui peuvent naître de cet environnement toxique.

Les ancien.nes collègues de la narratrice, Kayleigh, intentent un procès à la plateforme internet qui les a employé.es, mais, contactée par un avocat, elle refuse de se joindre à l’action collective. Elle accepte toutefois de raconter à l’avocat, par une longue lettre, quel a été son quotidien au cours des mois où elle travaillait pour cette plateforme. Un récit précis et froid des images horribles auxquelles elle a été confrontée, de la répétition de la tâche et des relations sociales quelques peu dysfonctionnelles qui se nouent – surtout quand elle se rapproche d’une certaine Sigrid.

Horreur des images et froideur du récit

A travers ce qu’on peut imaginer comme une mise à distance, seule façon de survivre à un tel quotidien, Kayleigh nous met face aux tâches qu’elle et ses collègues devaient réaliser chaque jour : décider si des images et des vidéos peuvent être maintenues sur la plateforme ou si elles doivent en être retirées. Les critères sont très précis et le temps limité : ils doivent traiter de nombreuses images dans la journée, pour une paie de misère. Défilent ainsi devant ses yeux toute la journée des vidéos de scarifications, de torture d’animaux ou encore de bébés jetés par la fenêtre. Et la narratrice fait de nous des voyeur.ses, en quelque sorte incapables de ne pas l’interroger sur les images. « Mais quelle est la pire chose que tu aies vue ?« , l’interroge-t-on.

Alors Kayleigh et ses collègues tentent de survivre comme ils peuvent : pendant les pauses, les joints passent de lèvres en lèvres et les flasques d’alcool de mains en mains. Tou.tes les collègues de la narratrice sont précaires et se voient forcé.es de continuer à trier ces images toute la journée, malgré la souffrance que cela entraîne, l’isolement que cela crée. Alors ils boivent et ils fument. Parce que personne d’autre ne peut les comprendre.

« Certes, notre travail était merdique au possible, ais nous étions de taille à l’affronter, parce que nous, Sigrid, les garçons et moi, nous formions une équipe, et nous parviendrions à nous en sortir, ensemble.« 

Rencontre en enfer

Et un jour Kayleigh rencontre Sigrid, une belle jeune femme qui travaille également avec elle. A cet instant, le récit se transforme pour tourner autour de la relation qui se noue entre les deux jeunes femmes, sur fond d’enfer : les cauchemars dus aux images se répètent, les comportements à risque refont surface. Hanna Bervoets interroge le rapport aux normes à travers cette relation : que faire quand l’autre ne semble plus normale ? Comment faire face aux traumatismes sans cesse réactivés par leurs tâches quotidiennes ?

« Les images qui me tiennent éveillée la nuit, monsieur Stitic, ne sont pas les atroces photos d’adolescents en sang ou d’enfants nus, ce ne sont pas les vidéos de coups de couteau ou de décapitations. Non, les visions qui m’empêchent de trouver le sommeil sont celles de Sigrid, ma chère ex-collègue. Sigrid plaquée contre le mur, sans force, haletante – voilà les images que j’aimerais oublier.« 

Dans son premier roman traduit en français, Hanna Bervoets nous plonge dans l’horreur de la vie des modérateur.rices, qui comme les ancien.nes collègues de notre narratrice, se retournent régulièrement contre les plateformes qui les emploient – une fois qu’iels ont réussi à s’en sortir. Un roman dans lequel les liens humains et sociaux – bien que dysfonctionnels et addictifs – permettent de survivre alors que tout semble s’écrouler autour.

« Les choses que nous avons vues », Hanna Bervoets (traduit par Noëlle Michel), Editions Le Bruit du monde, 160 pages, 16€