Cela faisait plus d’un mois que la Cie La Mouline s’était installée à La Reine Blanche pour présenter et discuter de son Entrée en résistance. À voir à présent le 9 et 10 janvier au Mans et bientôt partout ailleurs – nous l’espérons.

Dans leur précédente création Très nombreux, chacun seul, la compagnie La Mouline avait déjà fait de la souffrance au travail son sujet principal. Elle y revient à nouveau en créant un spectacle hybdride entre théâtre et conférence scientifique avec la participation de Christophe Dejours fondateur de la psychodynamique du travail.

Travail salarié/travail vivant

Jean-Pierre Bodin avance seul sur scène entre deux grands écrans diffusant des images de forêts. Cela commence comme un témoignage. Un forestier nous parle amoureusement de ses arbres, de son travail. Mais le voilà vite coupé par des notes hésitantes tapées sur un piano. Christophe Dejours se lève et s’arrête sur un mot prononcé par ce forestier. Le scientifique, feuillets à la main, se lance dans son premier exposé : Quelle est la définition même de travail ? Quelle est la différence entre un comédien qui joue son rôle et un scientifique non-comédien qui travaille sa prise de parole public ? Entre un pianiste qui joue de son instrument et un amateur qui travaille son piano ? Dans l’idée du travail il y a une notion de contraintes matérielles, temporelles mais on peut y trouver également un certain plaisir, un moyen de se dépasser, de rentrer en relation avec ses arbres, ses clients, ses instruments. Le travail devient dès-lors vivant. Pourtant plus nous avançons dans la pièce et plus l’idyllisme de ces conditions de travail quitte les paroles du forestier pour ne se concentrer que dans les images d’une nature émancipée captées par la réalisatrice et musicienne Alexandrine Brisson.

Solitude du chiffre

« L’accent est mis en effet sur les hommes et non pas sur les relations réciproques qu’ils pourraient nouer entre eux ou avec les choses. » Le travail en trompe-l’oeil de Sidi Mohammed Barkat

Conséquence de cette gouvernance par le nombre dont le juriste Alain Supiot a démontré le fonctionnement et ses objectifs dans ses cours au Collège de France, notre forestier est «invité» à massacrer la forêt qu’il protégeait en effectuant toujours plus de prélèvement. Justifié par une logique néo-libérale, cet homme a le devoir de saccager son travail. À cet instant Christophe Dejours vient nous éclairer sur le processus psychologique qui se fait jour et qui permet pour la plupart des êtres humains de continuer à oeuvrer sans se révolter. Mais lorsque l’on ne parvient à cette acrasie, que l’on arrive pas à agir à l’encontre de notre jugement, on se retrouve dans la position de ce forestier. Vu comme, comme un révolté, un élément réfractaire, un emmerdeur qui se croit supérieur, lâché par ses collègues, ses proches, il se trouve seul face à des ordres contraire à ses principes. Le scientifique nous liste alors les conséquences que peut avoir cette solitude : dépression, maladies psychosomatiques, suicide. Mais cette désobéissance individuelle peut également avoir d’autres suites. En révélant son opinion, par un effet de ricochet, une solidarité peut se créer entre d’autres éléments récalcitrants jusqu’à alors dissimulés. Se crée ainsii un espace de résistance d’où de nouvelles organisations du travail émergent avec d’autres objectifs. Ne serait-ce pas aussi ce lieu, le théâtre, «d’où cognent la part vive du travail» (Sidi Mohammed Barkat) ?

Difficile au final de qualifier ce spectacle transdisciplinaire dont on pourrait se demander malignement si le seul objectif ne serait pas cet échange avec le public qui découle de la pièce. Quoi qu’il en soit, de cette expérience de la solitude racontée par trois personnes, se rappelle à nous la nécessité de la coopération, de l’écoute mutuelle -ainsi ce trio musical en gestation à la fin du spectacle- et d’une autre gouvernance du vivant.

L’entrée en résistance
De et par Jean-Pierre Bodin, Alexandrine Brisson, Christophe Dejours
Compagnonnage Jean-Claude Fonkenel, Jean-Louis Hourdin
Textes Christophe Dejours, Alexandrine Brisson, Jean-Pierre Bodin

Au Théâtre de l’Ephémère au Mans le 9 et 10 janvier 2020.