Adaptée du roman de Kim Young-ha, L’Empire des lumières est une excursion dans la Corée contemporaine toujours scindée en deux parties antagonistes. Créée en 2016 à Séoul avec une troupe coréenne, la pièce d’Arthur Nauzyciel tourne de nouveau en France.

Un espion-dormant à Séoul est soudainement rappelé en Corée du Nord. Après de calmes années passées dans la peau d’un père de famille, le voilà tenu de tout abandonner : femme, amis, conditions de vie. À quoi son infiltration aura-t-elle servi ? Se sent-il même encore infiltré ? A-t-il une véritable identité entre celle laissée il y a des dizaines d’années au Nord, et celle qu’il a endossée au Sud ? Quelle vérité ont ses sentiments ? Aime-t-il sa femme ? L’individu prime-t-il sur le collectif ? L’Occident sur l’Orient ? Il suffit de quelques heures pour que tout s’ébranle et que la schizophrénie d’un pays coupé en deux se révèle. Mais comment montrer sur scène ce drame psychologique, ces questionnements existentiels, cette dialectique entre l’intime et le politique ?

Nauzyciel fait le choix d’une mise en scène morcelée et épurée. Deux grands écrans formant un angle, diffusent des images de Séoul et des protagonistes – ceux et celles même qui sont sur scène autour d’une grande table. Doublement de présence tout autant que séparation irrémédiable entre la projection (rêvée) en deux dimensions et l’incarnation (réelle) en trois dimensions. Entre cette table et ces écrans, un canapé qui figure leur appartement commun, mais aussi une chambre d’hôtel où la femme trompe son mari. Le rythme est lent. Les informations reçues s’additionnent progressivement et mettent à jour des préoccupations de plus en plus nombreuses et interdépendantes. Alors que le protagoniste est tiraillé entre deux points, Nauzyciel fait converger le biographique à l’Historique en créant un espace indépendant de la fiction. Légèrement excentré, un micro est installé sur scène. Entre deux scènes, un ou une comédien.ne s’en approche et pendant quelques instants raconte un souvenir d’enfance lié à la scission de son pays. Le documentaire s’invite sur scène et habille de résonances l’intrigue qui se joue. Le procédé apporte autant de rythme à la pièce que de force à son propos.

Adapter sur scène un roman à la teneur autant psychologique ne se fait pas sans prendre des risques, comme celui de faire encourir aux spectateur.rice.s une indigestion de monologues. Alors oui, il y a des longueurs dans L’Empire des lumières, une intrigue amoureuse qui semble pâlichonne face à la teneur des réflexions politico-philosophique engagées, mais, finalement, reste en tête la mise en scène de Nauzyciel, son usage judicieux de la projection d’images (une fois n’est pas coutume dans le théâtre contemporain) et cet espace/temps donné à l’intime.

« L’Empire des lumières »
mise en scène Arthur Nauzyciel
d’après le roman de Kim Young-ha
Avec Ji Hyun-jun, Lim Yun-bi, Jung Seung-kil, Yang Dong-tak, Yang Savine, Kim Han, Kim Jung-hoon, Lee Hong-jae
adaptation Valérie Mréjen, Arthur Nauzyciel