Fanny et Sarah ne se connaissent pas, et pourtant Fanny lui écrit et l’accompagne pendant ces sept jours qui changent tout dans la vie de la jeune femme. Le sel de tes yeux est le roman qu’on aurait tou.te.s voulu lire au sortir de l’adolescence.

Sarah Benarif a bientôt dix-huit ans. Mais en attendant sa majorité, elle doit supporter de vivre avec des parents qui ne la comprennent pas et ne l’acceptent pas. Il faut dire que l’homosexualité cachée et réprimée de leur fille ne cadre pas avec leur besoin de « normalité » : pourquoi leur fille ne peut-elle pas avoir un petit ami et sortir avec ses amies comme toutes les autres jeunes filles de son âge ? Pourquoi doit-elle être si solitaire, courir seule dans les parcs et rencontrer des femmes plus âgées ? Fanny Chiarello nous propose le récit de l’incompréhension familiale, qui mène à l’intolérance et aux tentatives d’étouffer toute forme d’originalité.

Le livre s’ouvre sur un samedi, en apparence normal pour Sarah et sa famille. Mais on se rend vite compte que la jeune fille et sa mère ne s’entendent pas. Comme c’est le cas pour bon nombre d’entre elles à la fin de l’adolescence, peut-on se dire. Sauf que la situation n’est pas normale, bien que malheureusement banale : la mère de Sarah essaye de faire entrer sa fille dans un moule, dans ce qu’elle voudrait qu’elle soit, sans aucun respect de l’individualité et de la différence de sa fille. Alors la confiance est rompue, et la mère rend la vie de Sarah impossible : elle lui interdit de voir les seules personnes qui la font se sentir bien et à sa place, de lire certains livres qui pourraient l’éloigner encore plus du modèle de jeune fille qu’elle veut lui faire adopter, mais surtout elle fouille dans ses affaires, ce qui détruit Sarah de l’intérieur. « Tu étais pétrifiée, transpercée par l’humiliation et la terreur. Tu n’aurais pas su dire de quoi tu avais peur exactement. Une gifle t’aurait semblé anodine auprès de la violence qui était faite à ton intimité : ce n’était pas ça. Ce n’était pas non plus la peur de te retrouver à la rue, reniée par tes parents, tu ne pensais pas que c’était à ce point. C’était plus subtil. Tu te sentais sale. Coupable et sale.« 

Imagination ou autobiographie ?

D’originalité, Le sel de tes yeux ne manque pas : tout est construit autour de la photo que la narratrice a pris d’une jeune fille courant, seule, dans un parc. Elle ne s’adresse qu’à elle, avec ce « tu » exclusif pour le lecteur, mais si personnel. Elle semble tout connaître de la vie de la jeune fille, au point qu’on se demande à qui elle s’adresse véritablement. L’autrice devient une sorte de voix dans l’esprit de Sarah, une voix d’acceptation et de respect qui lui rappelle qu’elle a le droit d’être différente, et qu’elle doit même en tirer sa force. « Je ne t’enverrai pas cette lettre. Je l’écris comme un manuscrit, sauf qu’il s’adresse à toi, Sarah Benarif, la jeune athlète qui vis et cours dns cette petite ville au bord de l’autoroute. Je t’écris depuis si longtemps que j’ai l’impression de te connaître.« 

La force du roman est dans l’équilibre précaire qui laisse penser que tout peut basculer à un moment ou à un autre. Que ce soit la vie de la jeune fille, ses idées noires et les décisions qu’elle murit durant cette semaine que dure le récit, ou bien le rapport de l’autrice à Sarah, toujours plus obsédant. Fruit de son imagination ou autobiographie ? Quelle que soit la réponse à cette question – qui n’importe que peu face à la puissance du récit finalement -, l’enseignement de l’autrice est fort : n’oublions pas ces adolescent.e.s, homosexuel.le.s, qui ne sont pas accepté.e.s par leur entourage, qui peinent à trouver des alliés autour d’eux et à sortir la tête de l’eau.

Le sel de tes yeux est le roman de l’attente, celle d’une jeune fille lesbienne à quelques mois de la majorité, qui doit encore supporter les brimades et n’en voit plus le bout. Il est aussi le récit de la frustration, celle d’être à l’extérieur sans pouvoir aider. Et il est surtout le roman de l’écriture, de l’imagination comme échappatoire à un réel intolérant qui n’accepte pas les différences.

« Le sel de tes yeux », Fanny Chiarello, Editions de l’Olivier, 176 pages, 17€