Avec son essai, l’autrice féministe Iris Brey prône une déconstruction du regard sur les femmes dans le cinéma, tant du côté des réalisateur.rices que de celui des spectateur.rices. Une ode à un cinéma où les femmes agissent, sont en mouvement et où les images remettent en cause les structures patriarcales !

Le female gaze, qu’on peut traduire en français par regard féminin, n’est pas le regard des femmes. Un réalisateur peut adopter un regard féminin, autant qu’une réalisatrice peut faire le choix de tourner un film en utilisant le male gaze. C’est une notion qui interroge la représentation du genre dans la fiction, en faisant abstraction du genre ou de l’identité des spectateur.rices : un cinéma qui propose une oeuvre plus horizontale, où les corps des personnages sont liés à ceux des spectateur.rices.

Une démarche esthétique et politique

Iris Brey explique que le male gaze se caractérise en grande partie par un regard voyeur : nous sommes témoins d’une scène que nous ne devrions pas voir, nous voyons sans être vus. Elle questionne la construction de notre façon de désirer, les imaginaires desquels nous avons été nourris par les images que le cinéma nous a toujours proposées. Et ce sont ceux véhiculés par le male gaze : où les femmes sont objectifiées, morcelées, fétichisées. Iris Brey revendique une approche phénoménologique du regard féminin, pour remettre au centre l’action du film et le ressenti des spectateur.rices – et non pas une identification avec le personnage féminin.

« Interroger le male gaze d’un film, c’est réfléchir à la manière dont un ou une cinéaste met en scène le corps féminin et l’imaginaire lié aux femmes. Ce n’est donc pas s’opposer au désir d’un cinéaste de filmer des femmes comme des culs, mais interroger la façon dont ces culs sont filmés et ce qui résulte du regards que porte le ou la cinéaste sur les êtres. L’utilisation de ce terme ne sert qu’à questionner l’esthétique d’un film, non pas à le censurer. » L’autrice rappelle qu’elle parle d’esthétique, et elle soutient que le regard féminin passe en grande partie par les éléments de mise en scène. A grand renfort d’exemples tirés de films qui ont marqué (ou non) plusieurs générations de cinéphiles, elle nous montre ce que signifie ce regard féminin en pratique. Du premier court-métrage qui raconte une histoire par Alice Guy aux scènes de regards échangés par les deux actrices principales du merveilleux Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, c’est un tout autre cinéma qui se dessine devant nos yeux.

Les images manquantes

Au cours de son essai, Iris Brey insiste aussi sur le fait que la notion de regard féminin n’est pas nouvelle : elle n’est absolument pas issue du phénomène MeToo mais a été défendue par des cinéastes depuis des décennies. Seulement, ces cinéastes sont tombées dans l’oubli. Elles ont été invisibilisées, tant par les choix de diffusion des salles de cinéma, que par les rétrospectives à la Cinémathèque, mais aussi par la critique. « Utiliser le female gaze comme outil d’analyse, c’est remettre en question la structure patriarcale représentée au sein d’un film mais aussi dans l’organisation de la critique qui a élevé certains films au rang de chefs-d’eouvre et pas d’autres. C’est la possibilité de retraverser l’histoire du cinéma, non pas dans une démarche révisionniste, mais dans une perspective de revalorisation de films tombés dans l’oubli du fait d’une domination masculine omniprésente. » Pourquoi cite-t-on toujours Godard et Truffaut quand on parle de la Nouvelle Vague, et non d’Agnès Varda ?

La construction de l’essai en cinq parties s’intéressant toutes à des aspects différents des représentations – après la définition du female gaze, elle décrypte le désir, le viol, la jouissance et le mouvement – donne une vision d’ensemble et permet d’aborder les films qu’on regarde avec une loupe différente. Et loin de l’idée de l’autrice de nous empêcher de regarder des films ayant recours au male gaze, puisque nous pouvons ressentir du plaisir à regarder en tant que voyeur et que son objectif n’est vraiment pas de censurer qui que ce soit. Elle nous permet simplement de réfléchir à ce qui nous est proposé en ayant conscience que le regard n’est pas neutre. Et qu’il est possible de filmer une femme qui sort de l’eau autrement que de bas en haut.

En remettant les corps féminins et leurs mouvements au centre de l’action, le regard féminin permet de reprendre le contrôle sur les injonctions patriarcales, et de questionner les représentations, les normes et la vision des rapports de domination. Les spectateur.rices ressentent ce que vivent les personnages à l’écran, et un viol devient par exemple une expérience incarnée.

On salue l’essai d’Iris Brey qui nous ouvre les yeux sur des façons de regarder les femmes qui nous entourent. Et n’hésitez surtout pas à garder près de vous les dernières pages de son livre : une bibliographie riche qui met en lumière le travail de réalisatrices oubliées par le système patriarcal ou qu’on aimerait voir enseignées dans les cours de cinéma !

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« Le regard féminin. Une révolution à l’écran », Iris Brey, Editions de l’Olivier, 252 pages, 16€