Que se passerait-il si, rendues puissantes grâce à un pouvoir que seules les femmes possèdent, elles décidaient de renverser l’état actuel du monde ? C’est la question que pose Naomi Alderman dans ce roman à mi-chemin entre la science fiction et le roman d’anticipation.

Naomi Alderman met en scène quatre protagonistes, trois femmes et un homme, à une époque qu’on pourrait dater comme étant la nôtre, pour raconter comment les rapports de force entre hommes et femmes se voient renversés par un nouveau pouvoir mis entre les mains des femmes. Ce sont quatre fils de narrations qui se divisent en fonction des chapitres, mais qui s’entrecroisent aussi durant le récit. Partout dans le monde, les femmes découvrent qu’elles possèdent toutes un pouvoir : un courant électrique dans les doigts dont elles peuvent frapper n’importe qui. Comment se rebeller contre l’ordre établi et jusqu’où aller ?

Trois femmes et un homme

Pour raconter cette histoire, Naomi Alderman donne la parole à quatre protagonistes qui interviennent tour à tour au fil des chapitres.

Allie est une jeune femme orpheline, sans repères, qui va devenir la meneuse du mouvement de libération de ces femmes. Elle va incarner le visage de ce mouvement féministe qui change la face du monde grâce à ce pouvoir. Elle devient une icône religieuse, « Mère Eve ». Grâce à des prêches diffusés sur Youtube, elle se présente comme la nouvelle voie religieuse à suivre pour les femmes, et fédère cette révolution par ses prises de parole publiques sur les réseaux sociaux.

Margot Claery est la politicienne du roman. Elle incarne le versant politique de cette nouvelle société, et de la société qu’elles tentent de retourner. Maire puis sénatrice, elle est aussi la mère de famille.

Roxanne Monke, quant à elle, représente la corruption du monde, issue d’une famille de trafiquants et de malfaiteurs. C’est la femme de pouvoir du roman, elle possède le pouvoir le plus puissant d’entre tous, et prend la tête de l’entreprise familiale, en créant sa propre filiale. C’est d’ailleurs celle qui survit à cette révolution.

Thunde Ero, c’est l’homme du roman, le seul homme de ce quatuor, et il est journaliste. Sa position dans le roman est celle de celui qui voit, un reporter en somme. Tout au long du roman, il documente cette révolution des femmes. Roman profondément féministe, ce seul homme ne change pas les choses, il observe seulement, il est passif et non actif dans cette révolution.

La force du roman d’Alderman tient à la création de ces personnages forts et charismatiques qui portent le roman.

L’histoire d’une révolution

Le roman s’ouvre sur deux lettres d’un homme et d’une femme, Naomi Alderman. A la lecture de ces lettres, on comprend que leur monde est dirigé par les femmes, et ce que raconte ce roman, c’est bien l’histoire d’une révolution dans leur monde. Alderman manie un récit aux allures de témoignage, comme les romans historiques de notre monde, pour témoigner de l’ancien temps, dans lequel elle insère des croquis d’objets archéologiques de cet ancien monde. La prouesse de cette œuvre est d’être un roman d’anticipation sur des faits passés pour les contemporains de ce monde fictif.

Une révolution a toujours ses protagonistes, et ici c’est un personnage religieux qui déclenche cette révolution, la fédère et l’incarne. Le personnage de Mère Eve devient le centre de la religion. Les femmes prennent le pouvoir, les idoles religieuses deviennent aussi des femmes, et Mère Eve remplace le Jésus de l’ancien monde. Comme dans toute société, l’auteur reproduit le culte religieux en montrant que, par ce biais, on peut opérer un changement des mentalités : un changement qui fédère par effet de contamination, notamment par les prêches diffusés sur internet. C’est une habile critique de la religion, qui montre comment on peut manipuler les esprits par le religieux, ainsi qu’avec les nouvelles technologies.

Féministe et engagé

Mais c’est aussi la critique du pouvoir et de l’abus de pouvoir que fait Naomi Alderman dans ce roman. En effet, elle pousse la révolution des femmes à son paroxysme, jusqu’à la violence extrême, pour montrer que les femmes ne valent pas mieux que les hommes en matière de violence, pour prouver jusqu’où des siècles d’oppressions peuvent pousser. C’est une critique de l’oppression de la femme : une critique féministe de la société patriarcale. Ce roman est une manière de montrer la puissance de la femme, d’écrire de façon romanesque que celle-ci peut renverser le pouvoir patriarcal et se l’approprier.

On peut même se demander de quoi le pouvoir est le nom : un don biologique ou bien un pouvoir mis entre leurs mains ? Résolument féministe et engagé, ce roman pointe les dérives des révolutions et la violence que peut engendrer un pouvoir tyrannique et une dictature, quand le pouvoir est laissé dans les mains d’une seule personne.

Nouvelle voix du roman féministe mais aussi un très bon roman de science fiction et anticipation, Le Pouvoir est indispensable. Pour l’anecdote, Le Pouvoir figure en tête de la liste des livres de 2017 recommandé par Barack Obama.

« Le Pouvoir », Naomi Alderman, Editions Calmann-Lévy, 400 pages, 21,50€

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