Inspiré par un drame familial, Tahar Ben Jelloun signe avec Le miel et l’amertume un roman sombre et poignant, mais indispensable à l’heure où se libère la parole des victimes des pédocriminels.

A Tanger, au début des années 2000, un pédophile abuse des jeunes filles en leur faisant croire à la publication de leurs poèmes dans son journal. Ce roman, inspiré d’un fait réel, raconte l’histoire de Samia, une jeune fille de seize ans. Mais alors qu’elle n’ose raconter son agression sexuelle à ses parents, elle a honte et se confie à son journal intime. Une tragédie qu’elle consigne sur plusieurs pages, qu’ils découvriront bien après son suicide.

Un viol, plusieurs victimes

Malika et Mourad sont un vieux couple qui ne se supporte plus. Ils vivent sous le même toit, dans le sous-sol de leur maison depuis que la tragédie a frappé leur famille. Entre les deux, il règne une haine qui les aveugle et empêche la communication. Chacun souffre et rumine son amertume et sa déception.

Malika et Mourad s’accrochent à leur malheur et s’en nourrissent, comme pour se punir. A travers ce monologue intérieur des deux personnages et de leurs enfants, jonglant tantôt entre l’un tantôt entre l’autere, on découvre “la tragédie” comme ils la nomment. “La maison nous écrase. La maison nous nargue. La maison nous tue lentement. Elle a été la scène de notre bonheur bref et de notre malheur permanent.”

Au fil des pages, Tahar Ben Jelloun nous décrit avec une certaine dérision le couple formé par Mourad et Malika, qui se déchire jusqu’à la haine. 

Suicidée pour l’honneur

La grande absente de ce roman, leur fille Samia, occupe toute la place de ce roman. C’est elle qui se trouve au cœur du drame. Et pour cause ? Un pédophile a utilisé son rêve d’écrire des poèmes pour l’agresser et la violer. “Aucun homme parmi vous ne se lève pour aller le faire arrêter ou au moins lui casser la gueule, lui couper son horrible sexe avec lequel il a fait un trou dans mon hymen, un trou dans ma vie, un trou qui est en vérité ma tombe”.

A travers son journal intime, on découvre une jeune fille lumineuse, sensible mais aussi fragile qui s’enferme dans les mots et la poésie pour se sortir de l’ennui et de la médiocrité de la société. “Un pays où on construit plus de mosquées que d’écoles ou d’hôpitaux est un pays fini. Rien de bon n’en sortira”. Dans ce monde, elle ne supporte plus la pauvreté qu’elle retrouve partout dans la ville : trop d’enfants abandonnés, trop de mendiants, trop d’injustice.

Mais alors qu’elle n’avait qu’une envie, celle de s’en sortir, un homme abject va s’emparer de son corps et de son innocence, à tout jamais. “Ma mère est une Marocaine traditionnelle dans sa version la plus cruelle. L’honneur de la famille se tient dans ma virginité. Et si je suis violée par un salaud, je suis le bourreau et non la victime.”

Le miel et l’amertume est un récit émouvant, puissant, fort et sans concession dans lequel Tahar Ben Jelloun se fait le porte-parole des victimes d’une société qui n’offre que très peu de liberté.

« Le miel et l’amertume », Tahar Ben Jelloun, Edition Gallimard,  256 pages, 20 euros