Une tranche de vie, racontée par un « je » intriguant, de la naissance à la folie, dans une Algérie déchirée. Yahia Belaskri signe ici une œuvre majeure et nécessaire, spirituelle et politique, un réquisitoire contre toutes les dictatures.

Amray naît en Algérie – ce pays jamais nommé mais toujours présent – pendant la guerre d’indépendance. Dernier d’une fratrie, il grandit choyé et aimé. Mais, quand les colons finissent enfin par s’en aller, les espoirs laissent vite place à des désillusions, les meilleurs amis d’Amray s’en vont, et avec eux ses naïvetés d’enfant. Un événement sera déterminant dans la jeunesse d’Amray et son identité : le départ d’Octavia, qu’il appelle « ma joie« , son premier amour… « De la guerre jusqu’au départ d’Octavia, quelques étoiles ont brillé dans le ciel changeant de ma jeunesse, vite chassés par les sombres nuages qui s’amoncelaient au-dessus de ma tête.« 

« Jeune et déjà vaincu »

Yahia Belaskri nous offre un roman d’une poésie infinie, qui n’enlève pourtant rien au réalisme de ce qui est raconté. On suit Amray tout au long de sa vie, ce qui donne tout son sens au titre : il s’agit bien du « livre d’Amray », de son enfance à l’école, de ses premiers boulots dégradants, de ses engagements politiques et de ses sentiments les plus profonds. La première personne employée ajoute aussi à l’intensité du récit, que le lecteur vit comme une confession, presque des mémoires. Tout ce qui est écrit semble être tout ce que le personnage ne peut énoncer, tout ce qu’il doit cacher, mais tout ce qui compte pour lui. Et il se rend rapidement compte qu’il est en quelque sorte inadapté à la société dans laquelle il grandit, en partie en raison de son éducation, ce qu’il formule très tôt dans le récit : « Je suis l’enfant bâtard que vous voulez éteindre, le mot qui vous effraie, la voix que vous ne saurez entendre, la parole qui vous étouffe. » Par ces mots, Amray se promet de ne jamais se rendre, de ne pas accepter ce qui lui est imposé et qu’il ne peut comprendre.

A l’exception de quelques moments d’innocence et de joie partagée avec des amis avec lesquels Amray monte une troupe de théâtre communiste et révolutionnaire, sa vie semble être une suite de désillusions : sa mère, de laquelle il était extrêmement proche, meurt sans qu’il puisse la serrer dans ses bras, il est obligé de vivre loin de sa femme et de ses filles, il ne trouve pas d’emplois qui le satisfasse. Amray ne se réfugie finalement que dans les livres, qu’il a appris à aimer depuis son enfance, et qui lui permettent de mettre un peu de poésie dans une vie qui n’est jamais à la hauteur de ses attentes.

Un réquisitoire politique et social

Seul réel point d’ancrage dans le récit, Anzar, ami d’enfance d’Amray et présent tout au long de sa vie, est ce qui raccroche Amray à sa ville natale, à ses origines, à l’endroit qu’il a vu changer entre son enfance et les peu de fois où il peut y retourner une fois devenu adulte. Mais Anzar est tout aussi essentiel dans le récit : il est le narrateur de certains chapitres, qui se font de plus en plus fréquents au fur et à mesure qu’Amray perd pied. Anzar semble parfois remplacer Amray dans la narration de certains épisodes, peut-être trop douloureux pour lui à raconter, et offre au lecteur l’impression de partager le poids du destin d’Amray avec quelqu’un qui l’a connu.

Avec Le Livre d’Amray, Yahia Belaskri nous plonge aussi dans un réquisitoire politique et social, celui de témoin d’une société qui change et se radicalise, qui semble revenir sur des libertés qui paraissaient acquises. Ainsi, Amray, qui n’a pas été élevé selon les lois coraniques, ne réussit pas à comprendre pourquoi les autorités lui imposent de le faire pour ses enfants. Il se sent à nouveau exclu de son pays, de ses évolutions et de ce qu’il est en train de devenir. C’est aussi à cela que servent les courts chapitres présents dans le récit qui sont des réflexions plus générales sur ce dont Amray est témoin, et dans lesquels il fait part au lecteur de toute son amertume pour le monde : « Ils sont en train de construire une société d’exclusion et c’est nous leur bétail« .

Roman intense mais si poétique, Le Livre d’Amray est un magnifique récit sur la vie, les désillusions qu’elle entraîne et l’héritage que l’on peut vouloir laisser dans notre société.

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« Le Livre d’Amray », Yahia Belaskri, Editions Zulma, 16,50€, 144 pages

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr