Le comédien et metteur en scène Sylvain Creuzevault sort de son masque une adaptation imprévue et débordante d’un passage des Frères Karamazov de Dostoïevski : Le Grand Inquisiteur. À voir jusqu’au 18 octobre à l’Odéon.

Alors que l’arrivée inopinée du coronavirus a mis un grand coup de frein aux représentations théâtrales, Creuzevault, qui avait déjà programmé pour la rentrée une adaptation des Frères Karamazov, a décidé avec les comédien.ne.s l’entourant, d’actualiser l’épisode le plus fameux du roman : Le Grand Inquisiteur poème sur le retour du Christ en pleine Inquisition espagnole.

Mystificateurs

C’est justement Creuzevault qui ouvre le bal. En tenue de chantier il se promène parmi le public distancié. Le voilà montant en haut d’un escabeau avec un sot pour badigeonner de colle la cloison séparant la scène de la salle. Assisté d’un compère aussi modestement fagoté (Arthur Igual), les voilà occupés à apposer les slogans « Dieu éternel – Ainsi soit-Il », « Éternelle rébellion quoi qu’il en soit ». Karamazov modernes, ils se lancent dans le texte de Dostoïevski. Que se passerait-il si Jésus redescendait sur terre en pleine inquisition espagnole ? Une large cape sur les épaule et voilà Arthur Igual jouant Aliocha Karamazov grimé en Messie face à la vindicte du Grand Inquisiteur. Dans un sévère monologue sur les dangers de la liberté et le besoin d’un cadre religieux stricte sans miracle divin, le Grand Inquisiteur nous transporte en plein XVème siècle espagnol. Mais l’info d’un retour du sauveur a circulé à travers les âges auprès de toute.s les prétendu.e.s bienfaiteur.euse.s de l’humanité. Et voilà qu’un hilarant Trump débarque accompagné d’une non-moins gracieuse Margaret Thatcher. Les États-Unis et ses alliés tenteraient-ils de mettre la main sur ce compromettant saint ? Joseph Staline arrive pour ne pas en perdre une miette, au sens propre comme au figuré. Et voilà le Christ à nouveau sacrifié et consommé par ses fidèles lors d’une féroce cène.

©Simon Gosselin

Éternelle soumission ?

Laissant les contempteur.rice moderne à leur sainte digestion, the Iron lady, ragaillardie, arrache sa perruque pour laisser apparaître une insoumission capillaire en la présence d’une crête. Disposition opportune pour recevoir sur le plateau feu le dramaturge est-allemand Heiner Muller. Venu donner vie à son texte Penser est fondamentalement coupable, il convoque entre deux cigares Karl Marx (dont l’arrivée sur scène n’est pas pour plaire à Staline) mais aussi Dostoievski et ses fils spirituels que sont Kafka et Faulkner, qui eux resteront seulement mentionnés (distanciation sociale oblige ?). Cette pensée grouillante de références et d’idées envahie la scène jusqu’au mur où sont projetées les paroles de Muller. Le point de départ de cette rencontre toujours terriblement actuelle reprend les réflexions du romancier russe : « Que reste-il au juste quand la religion s’effondre ?» «Y-a-t-il une réponse à ce principe de l’anéantissement ? », un espoir face à Auschwitz et autres camps de concentration, à la xénophobie galopante, à la montée du dérèglement climatique, à l’arrivée imprévisible de virus mortels, au néo-libéralisme ? Au sein de ces mots, ces idées, ces temps qui s’entrechoquent émerge un autre principe d’organisation, un ordre tumultueux qui fait du jeu son arme essentielle contre l’uniformisation et assujettissement ordonnés par les inquisiteurs de tout temps. Dans ce chaos de personnages historiques, de décors, de fumée et de liquides en tout genre, comédien.ne.s et spectateur.rice.s sont entrainé.e.s à questionner l’histoire et ses idées transportées ou non de génération en génération.

Comme Muller le résumait dans un autre texte L’effroi, la première apparition du nouveau « l’industrie et l’avenir ne se livrent pas un duel à coups de chansons à fredonner en choeur ». Il en va ainsi de cette cacophonie orchestrée par Creuzevault, dans laquelle parmi les propos de tous horizons temporels, le.la spectateur.rice est invité.e à piocher de quoi envisager son avenir. Libre ensuite à chacun.e de se laisser aller au défaitisme face à un Trump inquisiteur moderne vociférant un ultime discours aveulissant ou bien de se lever et d’entrer dans le jeu.

Le Grand Inquisiteur
d’après Fédor Dostoïevski
Mis en scène Sylvain Creuzevault
Avec Nicolas Bouchaud, Sylvain Creuzevault, Servanne Ducorps, Vladislav Galard, Arthur Igual, Sava Lolov, Fédéric Noaille, Sylvain Sounier

À l’Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’au 18 octobre.