Avec ce roman de science-fiction à forte résonance avec les problèmes environnementaux d’aujourd’hui, le botaniste et biologiste Gilles Clément veut pousser à l’extrême les logiques d’exploitation de la Nature par l’Homme. Un récit salutaire qui nous pousse à la réflexion.

D’emblée, Le grand B.A.L (pour banques-assurances-laboratoires) est un roman qui emprunte aux codes de la science-fiction : d’une part le reconnaissable – les débats et interrogations actuels autour de la gestion de la nature ou du traitement des animaux – mais également le méconnaissable – le monde dans une période post Guerre des Nuages. Cet événement, une guerre de pluies mortelles créées par l’Homme via géo-ingénierie, représente le basculement de la planète dans une nouvelle ère. Le monde est divisé entre puissances qui sont en vérité différents consortiums regroupant les banques et l’industrie.

Si Orwell était écologiste…

Le roman part d’un fait tout simple : il semble que Zéphirine, un minuscule mammifère, dernière représentante de son espèce, ait disparu, et le Grand B.A.L a le projet de remplacer chaque espèce animale ou végétale par une création artificielle produite dans leurs laboratoires. C’est avec un grand renfort de communication, qui prend la forme d’un contrôle systémique, que cette lente substitution peut se faire. Une équipe de journalistes du JDL, le Journal du Lundi, basée à Massilia – les noms des villes et régions ayant pour la plupart changé, notamment avec une floraison spectaculaire d’anglicismes – se retrouveront au coeur du scandale « Zéphirine », puisque la circulation des informations et leur présentation représentent le nerf de la guerre de cette bataille pour le contrôle planétaire par le Grand B.A.L.

A l’image des romans dystopiques qui se répandent rapidement aujourd’hui dans la lignée du 1984 d’Orwell, Gilles Clément exagère les traits des tendances démiurgiques de l’Homme moderne. D’ailleurs, Orwell semble être une influence dans les noms utilisés pour les ministères et autres dénominations, masquant par les mots la réalité de la catastrophe écologique comme celle la société orwellienne de surveillance de masse : le « Ministère de l’Accélération du Processus » renvoie par exemple à la tendance de nos sociétés à accélérer les rythmes d’existence, les CLOS sont des « Camps de Loisirs Obligatoires Surveillés », etc. Toute dénomination semble être devenue un enjeu marketing, également symbolisé par le langage futuriste (mais pourtant si actuel) de Djizeuss, le fils du patron du journal, Robert-dit-d’Yeu. Le roman fourmille de trouvailles en vocables à la fois amusantes mais aussi terrifiantes – mention spéciale à la « Stickbeer Avenue » de Massilia.

Une réponse au catastrophisme abstrait

Si les sujets environnementaux sont débattus politiquement de manière intense depuis quelques décennies, il est vrai que la littérature est un art qui ne peut que nous aider à aborder cet enjeu à travers l’imagination. Et Le grand B.A.L a l’immense mérite de rendre possible la prise de conscience des logiques actuelles sur l’environnement et le rapport que l’on entretient avec la biodiversité et notre milieu. Le plus effrayant dans ce roman, ce qui le rapproche des meilleurs romans de science-fiction, est de comprendre la proximité qui existe entre nos sociétés occidentales contemporaines et les déviances environnementales qui sont déjà à l’oeuvre, tout en maintenant la distance romanesque qui nous sépare de la science-fiction. Déroutant, Le grand B.A.L propose une vision sombre de l’avenir de nos écosystèmes, mais également un imaginaire négatif qui peut permettre la conscientisation active des dérives humaines.

Le lecteur se retrouve ici dans un rapport surplombant à la réalité de la dégradation de la planète. L’extinction des espèces, la mort de milliards de personnes à cause des catastrophes naturelles, sont des événements passés dans le récit. Ne reste qu’un monde dévasté, qui n’est que l’ombre de lui-même, ayant oublié le niveau de vie et les bienfaits que la nature apportait autrefois. Il en ressort un sentiment de tristesse et de frustration face à ces personnages qui subissent l’oppression de leur état sans s’en rendre véritablement compte, à l’exception de quelques illuminés. La poésie mélancolique qui s’en dégage nous interpelle sur notre rapport au vivant. Gilles Clément, jardinier reconnu, nous prouve ici à travers sa grande compréhension écosystémique, que littérature et écologie doivent fonctionner en symbiose pour illustrer un risque invisible et pourtant si palpable.

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« Le grand B.A.L », Gilles Clément, Editions Actes Sud, 21,80€, 368 pages

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