Présent sur les étagères des librairies italiennes depuis bientôt cinquante ans, Le Dernier Eté en ville est un des classiques contemporains de la littérature italienne que Gallimard vient de publier en français. Bien loin de l’histoire d’amour clichée, ce roman de Gianfranco Calligarich présente un Milanais et une Vénitienne que le cynisme de l’un et la surexcitation de l’autre réunissent à Rome le temps d’un été.

Lui voudrait vivre à Vienne avant la fin de l’Empire, elle dans le Combray de Marcel Proust. Pourtant c’est dans la Rome des années 60 qu’ils se rencontrent, un soir de pluie. Difficile de dire s’il s’agit d’un coup de foudre, puisque ni l’un ni l’autre ne se disent « je t’aime » à aucun moment. Et pourtant, il est évident qu’ils ne peuvent se passer l’un de l’autre. 

« Quand à la fille, elle était magnifique. Elle se tenait sur ce canapé comme un oiseau migrateur qui aurait trouvé un navire sur lequel faire halte en attendant que passe la tempête. Absente, lointaine, vaguement nerveuse. »

Une incompatibilité avec le monde

Malheureusement ou heureusement, Le Dernier Été en ville n’est pas une belle et romantique histoire d’amour entre deux Italiens. Plutôt que de construire un couple transis, qui déambule dans les rues de Rome en se regardant dans le blanc des yeux, Gianfranco Calligarich nous présente deux personnages aussi inadaptés à la vie l’un que l’autre. Le narrateur, Leo, est un jeune homme qui semble être déraciné. Installé à Rome malgré lui, doté d’un esprit critique redoutable, il est incapable de s’asseoir à un bureau et de construire une carrière. Alors, il vivote en occupant un poste de transcripteur d’articles dans un journal où il ne se rend qu’en cas d’urgence absolue. La légèreté avec laquelle il aborde la vie contraste avec la gravité du regard qu’il porte sur le monde qui l’entoure. À la fois complètement perdu et sûr de lui, Leo Gazzara est un héros moyennement attachant mais assez impressionnant, qui a le mérite d’être original. 

« Regarde autour de toi, dit-il tandis que nous descendions la via del Corso au milieu d’une foule qui sortait des bureaux. Tu as l’impression d’avoir quelque chose à voir avec tout ça ? Non, bien sûr que non. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’on appartient à une espèce disparue. On est des rescapés. »

Arianna, quand à elle, est une éternelle étudiante en architecture qui papillonne dans tous les sens en répandant derrière elle une odeur de Lilas. Sa spontanéité affolante semble l’empêcher de poser les pieds sur Terre. Elle oscille sans cesse entre deux extrêmes, frisant l’hystérie à de nombreuses reprises, ce qui lui donne un air enfantin qui fait sans doute partie de son charme pour certains mais peuvent la rendre assez distante pour d’autres.

Une réflexion sur ce qui compte

Si Leo est plein de cynisme et de dédain envers le monde, il y a bien un sujet duquel il parle avec émotion, la lecture. Il préfère les livres d’occasion. « Parce qu’un livre lu en grignotant est un bon livre », il arrive à savoir s’ils sont bons ou pas en cherchant les miettes de pain ou de gâteau entre les pages, les tâches de gras, des traces de doigts et peu de pages cornées. La littérature semble être la seule chose qui vaut le coup d’être prise au sérieux par Leo. Ils justifient un aller-retour en train Rome-Milan dans la journée. 

Peut-être qu’elles sont là, les racines de Leo. Peut-être est-il destiné à être un personnage de fiction pris entre les feuilles d’un livre plutôt qu’un homme matériel condamné à perdre sa vie à la gagner, au milieu d’hommes qu’il ne comprend pas ? Moins Leo arrive à donner un sens à sa vie sur Terre, plus on comprend la direction qu’il prend, et d’où il vient. La fin proposée par Calligarich est très émouvante par sa symbolique et par la crudité des derniers mots de Leo.

Le Dernier Eté en ville est une balade romaine toute en contraste, où la chaleur des noms comme « place Navone » et « Via del Corso » se heurte au cynisme froid du narrateur. Le résultat est assez déconcertant et donne à la lecture une dimension assez inconfortable mais captivante. Un beau livre à lire à l’occasion d’un voyage en Italie. 

« Le dernier été en ville », Gianfranco Calligarich (traduit de l’Italien par Laura Brignon), Editions Gallimard, 224 pages, 19€