Joseph O’Connor signe un roman passionnant et troublant, dans une Angleterre en plein changement, et romance avec brio une partie de la vie de Bram Stocker, auteur et surtout créateur du célèbre Dracula.

Trois personnages. Trois artistes emblématiques de la vie culturelle londonienne à la fin du 19ème siècle. On y retrouve l’acteur shakespearien Henry Irving, l’actrice Ellen Terry et l’écrivain Bram Stocker.

En 1878, Henry Irving décide de racheter le Lyceum Theatre et d’en faire un lieu emblématique de la culture londonienne. Et pour mettre toutes les chances de son côté, il fait appel à un jeune et dévoué critique de théâtre pour administrer avec sérieux l’ensemble. Ensuite, il finit par inviter la star Ellen Terry comme partenaire sur scène. Mais alors que l’argent manque, que le théâtre est vétuste, que les décors prennent de la place, le talent des acteurs, le goût du divertissement, l’amour du théâtre, cette magnifique pièce maîtresse de la culture anglaise connaitra des jours heureux.

Pour s’attaquer à la vie de l’écrivain de Dracula, Joseph O’Connor use du même procédé de littérature que Stocker. « J’aimerais que vous ne souriez point de cette manière arrogante, Mr Stocker. Dublin est une petite ville. On m’a dit que vous fréquentiez les théâtres. Ne le niez pas. » Abandonnant le récit linéaire, il compile une série de documents intimes fictifs comme des lettres, des journaux ou des transcription d’entretiens que Stocker aurait adressé en 1908 à Ellen Terry.

Une oeuvre cachée

Au fil des pages, on vit dans le Lyceum, sur scène où se jouent Shakespeare ou Mr Hyde, mais aussi dans les coulisses où quatre-vingt personnes cousent, travaillent, peignent et préparent le théâtre pour la représentation du soir. « N’est-ce pas bizarre que les araignées n’aient pas de toux et que les gens aient si peur d’elles ? C’est peut-être à cause de ça, en fait. De leur silence ? ». Aux côtés de Bram, d’Henry ou d’Ellen, on fait la connaissance d’Oscar Wilde dans les rues de Londres et suit Jack l’éventreur.

Bram Stocker n’a connu la gloire – avec Dracula – qu’après sa mort. Joseph O’Connor décide alors de le sortir de l’ombre de son oeuvre et on s’attache à ce personnage. « En redescendant, je me suis aperçu que je tenais une vague histoire. C’était comme si j’avais trébuché dessus, là haut dans l’autre, et qu’elle collait à mes vêtements, ma barbe et mes sourcils, pareille à mes poils ». Secret, massif, hétérosexuel (et homosexuel inavoué), hanté par l’écriture et son désir d’en vivre, dévoué au Lyceum et à Irving, l’auteur en fait un portrait plutôt flatteur.

Joseph O’Connor signe une magnifique valse historique autour du théâtre, de l’amour et de la littérature à travers les destins croisés dans le Londres du 19ème siècle.

« Le bal des ombres », Joseph O’Connor, Editions Rivages, 550 pages, 23 euros