À voix basse, les mots se pèsent. Florilèges de références et hauteur de pensée : ce que dit Laurent Derobert, mathématicien existentialiste, berce celui qui l’écoute d’un savant mélange de philosophie, de métaphysique et d’algèbre. De formation économique, et plus particulièrement de mathématiques économiques, il s’est détourné de ses pairs (des « tartuffes des mathématiques » comme il les appelle en plaisantant), pour magnifier un langage universel que personne n’arrive encore bien à comprendre. Les formules ne traduisent plus entre ses mains, d’étranges calculs, elles ouvrent la voix à l’écriture des sentiments.

©Laurent Derobert

Les mathématiques, fragments d’émotions

Cette dualité qui existe entre les sciences molles et les sciences dures -ou les « sciences humaines et les sciences inhumaines », Laurent Derobert tâche de l’amenuir. Là, entre en jeu une première dissociation de l’être et de l’avoir. Ces deux verbes essentiels, auxiliaires de ce qui constitue l’homme, se tracent comme chemins de vies. Ils mènent à l’existentialisme ou au matérialisme. Sentir ou posséder. Les mathématiques générales s’appliqueraient à l’avoir et les mathématiques existentielles, à l’être. L’idée n’est plus de comprendre par de savants calculs, ce qui entoure l’individu, mais bien de trouver les équations qui expriment l’âme. Cette pure poésie est née d’un désordre, d’un chaos sentimental où l’algèbre constituait la seule expression possible à l’artiste. Au moment où sa vie s’effrite, il s’accroche à cette branche qui, étymologiquement (al djabr) signifie « restaurer ce qui a été brisé ». Son ami et mentor, Jean-Marc Ferrari, ombrologue, ouvre, pour lui, une chaire spéciale à l’université d’Avignon, celle des Mathématiques Métaphysiques. Commence alors l’aventure artistique qui permettra, en quelque sorte, de panser l’esprit.

©Laurent Derobert

Dématérialiser l’essence humaine

Cette recherche d’équations universelles qui traduiraient les emportements de l’âme, plonge ses racines dans la théorie des sentiments moraux d’Adam Smith, dans la sagesse de Spinoza ou dans les ponts que construit Bachelard. Elle fouille, elle sonde l’être, couchant sur des tableaux noirs la Force d’attraction de l’être aimé, l’Asymptote des mondes, la Vitesse de libération… De la pratique ne résultent pas d’œuvres à proprement parler. L’artiste organise des conférences où il déploie les équations en question. Le seul objet restant est un morceau de tissu ayant servi à effacer les démonstrations de craie. Un maximum de sens pour un minimum de moyen. Ce minimum se retrouve dans la brieveté de l’inscription et dans cette absence d’œuvre qui est pensée comme déterminante. Laurent Derobert refuserait presque la trace puisqu’il est persuadé que « tout va disparaître ». Et ce constat le rassure. L’art semble fait pour se calquer à la finitude de l’être. Pour aller au delà de tout ce qui peut être acquis : l’homme, être de désir, souhaite de manière exponentielle, oscillant entre vouloir obtenir plus et vouloir éprouver plus. La deuxième différence entre l’être et l’avoir réside ici : dans l’idée que le cumul matériel n’aide à rien. Seule l’expérience compte, seule l’espérance guide.

©Laurent Derobert

S’éloigner du corps

Dans cette réflexion du tout esprit, le corps est bien loin. La matérialité est fuie sous toutes ses formes, et cet avoir corporel et immuable est questionné. Troisième et dernière différenciation entre l’être et l’avoir : l’être mental infini se dissocie du corps fini. Cette question de l’infini, chère à l’artiste, se retrouve dans l’asymptote, point poursuivi en mathématiques, qui ne touche jamais aucun autre. Résonnent alors les mots que Jesus prononce à Marie-Madeleine lors de sa résurrection : « Noli me tangere » (« ne me retiens pas »). Le corps, qui emprisonne, n’est accessible que lorsqu’il est libéré de ses chairs. Il ne semble palpable que par l’esprit. Ces réflexions sont menées dans la chorégraphie que Laurent Derobert travaille avec Marie-Ange Gillot. Lorsque Thésée retrouve son chemin dans le labyrinthe mythologique conçu par Dédale (souvent employé comme métaphore de l’esprit), il effectue, à sa sortie, une danse, sur le sol de Thélos. Cette danse, le mathématicien la traduit par les mains. Chaque représentation se fait sur du sable récupéré à Delos, et le dernier grain balayé, est vendu. Une vente qui fait sens puisque tout redeviendra poussière. L’artiste travaille actuellement à la mise en scène d’un ballet pour danseurs aux os brisés. Cette couche de chair, commune à tous, pouvant être aussi gracieuse qu’encombrante, le fascine. Et quand on lui demande pourquoi ce jeu de répulsion-attraction autour du corps, il sourit, baisse la tête et botte en touche : mystère.

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Rédactrice en chef de la section art - La tête en l'air, les yeux droit devant, le cœur accroché, la main vive, la langue déliée et l'amour de l'art, toujours.