Enquête journalistique en même temps que travail sur soi-même, L’amour sous algorithme est un récit très réussi, rempli d’humour et militant, sur le fonctionnement de la très célèbre application de dating, Tinder.

Elles sont partout autour de nous, dans le métro, à la terrasse d’un café ou à la pause déjeuner, les applis de dating se sont démocratisées. Et Tinder s’est fait connaître grâce à son utilisation très simple : on « swipe » à droite si le profil nous plaît ou à gauche s’il ne nous plaît pas. Et si la personne qu’on a « liké » nous like aussi, c’est un « match ». C’est là que la conversation peut s’engager. Judith Duportail, après une rupture compliquée, s’est inscrite sur l’appli et a quelques dates. Mais ce qu’elle va découvrir dépasse la simple rencontre amoureuse.

« Swipe right on yourself”

Elle s’interroge rapidement sur les profils qui lui sont proposés – pourquoi sont-ils toujours plus âgés qu’elle, pourquoi gagnent-ils toujours plus d’argent ? – et contacte sociologues et chercheurs qui ont travaillé sur ces sujets. Judith Duportail offre au lecteur une enquête fouillée, bourrée de références à des livres, des applications, mais aussi un récit qui assume sa subjectivité et dans lequel l’autrice n’a pas peur de se dévoiler. « Je nous visualise tous, à swiper frénétiquement, dans une démarche prétendument consumériste ou clamant e désir d’une satisfaction purement et simplement sexuelle. En quête, en réalité, d’un regard qui valide. C’est comme ça que Tinder nous tient. Par notre besoin viscéral de valisation. J’écris « swipe right on yourself » sur les murs, mais je le sais bien, jamais mon seul amour-propre ne me suffira. J’aurai toujours besoin d’un regard autre qui me prouve que j’existe. »

En plus de ce besoin de validation, elle se découvre aussi une véritable addiction à l’application. La simplicité de Tinder l’entraîne à toujours plus swiper. Au point que la journaliste finit par se remettre elle-même en question. Consumérisme, patriarcat, exigences physiques pour les femmes, « male gaze » et capitalisme de surveillance, c’est une forte dénonciation d’une société où les femmes sont encore objets de compétition et de marchandisation qu’elle met sous les yeux du lecteur. Judith Duportail est révoltée par ce qu’elle découvre au fil de son enquête ou de ses conversations avec l’équipe qui s’occupe de la communication de Tinder en France et qui ne lui répond qu’à demi-mots.

« Un jeu dont nous ne connaissons pas les règles »

Elle est révoltée de l’indifférence de tants autour d’elle à ce qu’une appli use ce type d’algorithme. Un algorithme qui donne l’impression aux utilisateurs d’un hasard et d’une destinée, mais qui est complètement truqué par l’appli : Tinder tire profit de notre dépendance affective, de l’importance de plaire et du regard des autres. Et pour cela, les fondateurs ont déposé un brevet, qui est consultable sur internet. « Ce brevet dessine un algorithme qui se laisse la possibilité de favoriser la mise en relation d’hommes plus âgés avec des femmes jeunes, moins riches et moins diplômées. Un algorithme permettant également de laisser croire à une part de hasard dans les rencontres entre des inconnus, afin de favoriser leur croyance en une destinée commune ».

Pire encore, Judith Duportail découvre l’existence d’un « Elo score », une note de désirabilité attribuée à chaque utilisateur. Ce que décrit la journaliste est un algorithme qui choisit pour vous les gens que vous allez rencontrer, prouvant que, finalement, rien n’est laissé au hasard sur Tinder. L’application reproduit le même schéma que celui qui nous inonde de publicités ciblées sur Facebook ou Google, mais avec les profils des hommes ou des femmes que vous souhaitez rencontrer. L’algorithme compile toutes les recherches de l’utilisateur et les intègre ensuite à l’algorithme. Et c’est ainsi que si vous avez aimé en 2012 une page sur les chats mignons, il est probable que la personne avec qui vous parlez a elle aussi aimé une page similaire. Sans tomber dans le « Big brother is watching you », Judith Duportail raconte cette découverte en prenant exemple sur ses propres rencontres Tinder.

Avec son récit journalistique, sincère et documenté, Judith Duportail nous fait prendre conscience des arcanes de telles applications et de la façon dont les appli de dating conditionnent nos rencontres. Elle montre dans son livre que Tinder s’applique à reproduire les dictats en faisant passer ça pour « naturel » et le fruit du hasard.

« L’amour sous algorithme », Judith Duportail, Editions Goutte d’Or, 230 pages, 17€

Mathilde Jarrossay et Mathilde Ciulla