Vingt ans que le metteur en scène Bernard Bloch n’avait pas foulé le sol de Jérusalem. De ce séjour de deux mois à la rencontre des habitant.e.s et travailleur.se.s de cette ville, il en a tiré le contenu d’une nouvelle pièce à la fourmillante sagacité : La situation (Jérusalem – Portraits sensibles). À voir au plus tôt à la Comédie de Saint-Étienne du 18 au 21 mai.

Que dire de « la situation » comme la nommait l’écrivain israélien Amos Oz ? Voilà plus de cent ans que dure cette difficile si ce n’est mortifère cohabitation en Israël-Palestine. Une harmonie est-elle encore possible ? C’est avec cette simple question, que Bernard Bloch est parti interroger les principaux.ales concerné.e.s.

Plutôt que de lire certains ouvrages qui entourent le conflit israélo-palestinien, de les comparer, d’analyser avec attention leurs propos et d’essayer de cerner les idéologies partisanes qui les motivent, Bloch invite à écouter. À rebours de la réification mise en place par les rapports et les propositions des organisations internationales, c’est ici l’intimité subjective qui a voix au chapitre. Voilà donc Jérusalem avec Bloch pour guide. De ces soixante personnes qui ont accepté de partager leurs pensées, leurs espoirs pour certain.e.s et leurs désillusions pour d’autres, ne se sait que ce qu’ils.elles veulent bien dire. La mise en scène et les costumes ne sont d’ailleurs d’aucun recours pour catégoriser sommairement les intervenant.e.s tous.tes joué.e.s par une troupe de neuf comédien.ne.s. Composition contrastée d’opinions, un surprenant théâtre documentaire prend vie devant une foule d’oreilles attentives.

Visuellement, sans repères devant une immensité désertique où les mots se perdent – voyons tous ces feuillets déchirés qui jonchent le sol sableux – et où les pierres, lentement se désagrègent, un abri et quelques chaises offrent un précaire cadre à cette exploration de l’intime. De cette mince protection qui rappelle celles utilisées lors de fouilles archéologiques, émerge des êtres tous affectés par « la situation ». Pris dans cette nébuleuse de pensées, le conflit gagne en ampleur et en densité. Un flot de contradictions enfle et entraine le.la spectateur.rice dans un débat à la vive actualité. Tout déborde. Temps et espace se répandent hors des cadres de la représentation. Au fur et à mesure les questionnements entendus sont rejoints progressivement par d’autres concernant plus directement le public présent (Les Européen.ne.s ont-ils leur mot à dire sur ce conflit ? Quels sont les rapports aux migrant.e.s dans leurs propres frontières ? Etc). Le voilà en quelque sorte assis lui aussi en pleine excavation. C’est ainsi que dans une correspondance avec la salle, la réunion engendrée par Bloch et sa troupe se nourrit d’une motivation partagée : celle d’explorer un passé pour participer à son futur.

Conçu pour être joué en deux soirées distinctes, le spectacle fait penser à cette tente entourée de traces, incapable de retenir toutes les idées du territoire sur lequel elle est plantée. Prétexte à débat, s’interdisant tout dogmatisme, La situation (Jérusalem – Portraits sensibles) démontre de façon édifiante toute la vigueur qui peut habiter l’expression théâtrale.

La situation (Jérusalem – Portraits sensibles)
Texte et mise en scène de Bernard Bloch
Avec Bernard Bloch, Etienne Coquereau, Hayet Darwich, Rania El Chanati, Camille Grandville, Daniel Kenigsberg, Muranyi Kovacs, Jonathan Mallard, Zohar Wexler, et Arnaud Petit ou Yannick Lestra (musique)

Vu au Théâtre l’Echangeur Bagnolet. En tournée à la Comédie de Saint-Étienne du 18 au 21 mai, au Théâtre Dijon Bourgogne du 3 au 5 juin 2021.