Il est parfois difficile de faire le tri parmi les presque 600 ouvrages qui sortent à chaque rentrée littéraire, et il est surtout trop cher de tous les acheter en grand format. Alors, pour celles et ceux qui sont patient.e.s, voici quelques livres de la rentrée littéraire de l’année dernière qui sont désormais disponibles en poche !

 Là où les chiens aboient par la queue, Estelle-Sarah Bulle

Plongée fascinante dans la Guadeloupe de la fin des années 40 aux années 2000, Là où les chiens aboient par la queue est un premier roman très réussi. A travers des rencontres avec son père et ses deux tantes, une jeune fille découvre l’histoire familiale, depuis leur petit village de Guadeloupe jusqu’à Créteil. Antoine, la tante originale, que personne n’a jamais réussi à dompter, nous ouvre sa mémoire qui recèle d’anecdotes et d’histoires sur son enfance à Morne-Galant, le début de sa vie d’adulte comme propriétaire d’une boutique à Point-à-Pitre, son départ pour la métropole et son amour pour Paris.

Ses récits croisés avec ceux de Lucinde et Petit-Frère racontent les difficultés pour les trois jeunes métisses de trouver leur place dans une Guadeloupe changeante en cette deuxième moitié du XXe siècle. D’une façon colorée et pleine de détails, Estelle-Sarah Bulle met en lumière un racisme plus que latent, une appropriation de toutes les richesses de l’île par les Blancs expatriés, ne laissant que des miettes aux Guadeloupéens. Elle nous parle de la modernisation de l’île, des révoltes de mai 67, et de l’El Dorado métropolitain promis par le gouvernement français à une jeunesse en ébullition. Un récit touchant sur une partie de l’histoire française qu’on oublie trop souvent.

« Là où les chiens aboient par la queue », Estelle-Sarah Bulle, Editions Liana Levi/Piccolo, 304 pages, 11€

Chien-Loup, Serge Joncour

Deux époques, deux ambiances. L’été 1914, le Mont d’Orcières devient le refuge d’un dompteur et ses fauves. En 2017, un couple de Parisiens débarque pour y passer l’été. Alors que l’idée de passer un été entier coupé du monde enchantait Lise, Franck était sceptique mais avait accepté, à contrecoeur. Par amour, il avait loué une maison, dans le Lot, excentrée, absente des cartes et privée de réseau.

Un siècle plus tôt, perchée seule au sommet des collines, elle abritait l’amour, les déchirements et les vies de ceux qui s’y arrêtaient en route. Joséphine, veuve de guerre y fera la connaissance de Wolfgang, dompteur de fauves allemand. Aujourd’hui, c’est au tour de Lise, actrice retraitée, et Franck businessman, de se retrouver, au contact de la nature.

A travers le personnage de Franck, Serge Joncour livre une vraie critique de notre société, mais surtout des grandes multinationales en les comparant à des montres. Pour lui, le virtuel est devenu fou, aucune violence même animal n’est comparable, et c’est ce que son livre veut nous dire. Avec talent, mêlant tendresse et amour, il nous transporte dans la nature, et nous offre un réel bol d’air frais !

« Chien-Loup », Serge Joncour, Editions J’ai Lu, 544 pages, 8,50€

Balles perdues, Jennifer Clément

En plein coeur de la Floride, Peral vit sur le parking d’un camp de caravanes, avec sa mère Margot. Toutes les deux, elles se sont créé un quotidien, oubliant leurs conditions. Mais elle peut aussi compter sur sa meilleure amie, Avril May, avec qui elle partage ses histoires d’adolescentes. Très vite, cette vie fait de débrouillardise et d’amour va être perturbée par l’arrivée d’un mystérieux Texan Eli Redmond, qui finira par la chasser de la voiture – logement. Séduite, sa mère finira par abandonner son travail d’aide-soignante pour braver les interdits et délaisser sa fille. Ne trouvant plus sa place dans le cocon automobile, Pearl se trouve une caravane vide dans laquelle se réfugier mais celle-ci va rapidement devenir un entrepôt.

Dans Balles perdues, Jennifer Clément signe avec justesse un roman dans lequel elle dénonce la violence liée au trafic d’armes rendu possible par le deuxième amendement de la Constitution américaine. Avec humour et poésie, à travers le regard d’une jeune fille encore en plein dans l’enfance, elle nous fait découvrir le quotidien des plus démunis et les ravages causés par le marché de l’armement aux Etats-Unis.

« Balles perdues », Jennifer Clément, Editions J’ai Lu, 384 pages, 7,80€

La carte du souvenir et de l’espoir, Zeyn Joukhadar

La carte du souvenir et de l’espoir est un très beau roman, qui relie plusieurs siècles de l’histoire mondiale et des migrations. Alors que le père de Nour meurt en 2011, sa mère décide de quitter le sol américain et de repartir dans sa Syrie natale avec Nour et ses soeurs. Nour, qui n’a connu que les Etats-Unis et à qui son père manque, ne se sent pas à l’aise dans ce pays qu’elle ne connaît qu’à travers les histoires. Pour survivre, elle se plonge dans l’histoire que son père lui racontait toujours, celle de Rawiya et de son voyage à travers les mers avec un célèbre cartographe du Moyen-Age.

Et alors que ce n’était que fiction et lien indéfectible avec son père, cette histoire devient en partie la sienne quand la guerre éclate en Syrie et qu’elle est encore une fois poussée au départ. De sa prose douce et poétique, Zeyn Joukhadar nous emmène sur les chemins des migrations, à la suite de ceux qui sont déracinés et qui n’ont plus comme repères que le ciel et la mer. L’articulation de ces deux époques rend les deux enfants touchantes, et on ne peut que s’attacher à ce qu’elles deviendront, deux jeunes femmes indépendantes.

« La carte du souvenir et de l’espoir », Zeyn Joukhadar, Editions 10/18, 504 pages, 8,80€

Asta, Jon Kalman Stefansson

A Reykjavík, au début des années 50, Sigwaldi et Helga décident d’appeler leur fille, Asta – d’après une grande héroïne de littérature islandaise. Un prénom qui – à une lettre près – signifie amour et qui ne peut que porter chance à ce nouvel être. Des années plus tard, Sigvaldi tombe de son échelle, alors qu’il repeignait les fenêtres d’un immeuble. Seul, agonisant sur le trottoir, il puise dans ses souvenirs et se confie à une jeune femme venue lui apporter son aide. Couché sur le trottoir d’une ville de Norvège, car il a quitté l’Islande, il se souvient de son petit frère, d’Asta, sa fille, d’Helga et Sigrid ses épouses et de bien d’autres encore. Il déroule ainsi des bribes de vies, des moments uniques et nous parle de la belle et sauvage Islande.

Dans ce roman, Jón Kalman Stefánsson traverse les époques et les pays pour nous montrer qu’il y a urgence, urgence d’aimer. A travers l’histoire de Sigvaldi et Helga, puis celle d’Asta et de Josef, la vie s’engouffre dans ces pages.

« Asta », Jon Kalman Stefansson, traduit de l’islandais par Eric Boury, Editions Folio, 480 pages, 8,40 euros

 

Un fils obéissant, Laurent Seksik

C’est la relation au père qui jalonne ce roman de Laurent Seksik, thème maintes fois abordé mais renouvelé avec douceur dans ce long roman familial.

L’auteur nous raconte sa famille, à travers le prisme d’une conversation dans un avion avec sa voisine. C’est le portrait tiraillé d’un fils aimant mais qui voudrait s’émanciper de cette emprise familiale sur sa vie, des études choisies pour lui qui ne lui conviennent pas. Le portrait de ce père disparu est d’une précision aiguë et touchante, on découvre un amour indéfectible de ce fils face à un père parfois très dur.

Dans une famille assez conventionnelle, les choix de ce fils voulant à tout prix être écrivain et essuyant les refus, vont être mal reçus, ce qui n’empêche pas l’auteur de s’accrocher. Un roman tissé de rencontres, de références littéraires mais surtout de l’amour d’un fils pris dans la tourmente, d’une écriture sensible et simple, qui se lit d’une traite.

« Un fils obéissant », Laurent Seksik, Edition J’ai Lu, 256 pages, 7,20 euros

Et si vous les aviez manqué, voici les critiques que nous avions fait de ceux que nous avions lus l’année dernière au moment de leur publication :

   

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