La fin de mois est difficile et vous ne pouvez pas vous offrir les livres de la dernière rentrée littéraire ? Pas d’inquiétude, la rédaction d’Untitled Magazine a pensé à vous et vous a concocté une sélection de livres à petit prix mais de grande qualité !

« Le passé », Tessa Hadley

Trois sœurs et un frère se retrouvent dans la maison de leurs grands-parents, à Kingston, en Angleterre pour passer trois semaines d’été. Plein de souvenirs, de moments ensemble, de leurs parents et d’une enfance passée, ils envisagent de la vendre. Roland, le frère, débarque avec une nouvelle femme argentine, sa troisième épouse, Pilar, inconnue de ses sœurs et sa fille Molly, née d’un précédent mariage. Alice, elle débarque avec un jeune homme Kasim, fils de son ancien amant pakistanais. Fran, la seconde débarque seule avec ses deux enfants, son mari et un mariage qui semble battre de l’aile. Harriet, quant à elle, est restée célibataire et militante. Cela aurait pu être une réunion familiale ordinaire, mais les vacances ne semblent pas paisibles. Sous une surface, les tensions se font déjà ressentir. Les invités sont perçus comme des intrus dans la famille, les enfants découvrent un secret dangereux et la passion s’invite alors qu’on ne l’attendait pas.

Tessa Hadley avec merveilles le monde de l’enfance, à travers Ivy et Arthur, les enfants de Fran. Leurs secrets, ces jeux parfois cruels, leur lucidité face aux adultes, ils deviennent des acteurs à part entière dans la maison de Kingston. Mais ses portraits de femmes sont aussi inoubliables : Harriet, Fran et Alice, trois sœurs soudées, liées par un même lien. Mais comment garder des liens serrés dans une fratrie alors que chacun prends un chemin différent ? Comment faire revivre les idéaux de notre jeunesse alors que le monde les rejettes ? Un beau portrait d’une fratie, qui tente ensemble de trouver des réponses à toutes ces questions.

« Le passé », Tessa Hadley, Editions 10/18, 384 pages, 7,80 euros

« L’art de perdre », Alice Zeniter

1930. Ali et ses frères, paysans au sein d’un village de Kabylie, se baignent dans un oued. Dans les flots, à quelques mètres, ils découvrir un pressoir. Intrigué, ils remontent l’objet sur la rive. Ce pressoir va leur permettre de faire fortune, mais surtout de transformer leurs olives en huile. Son activité devenue prospère, Alice fonde une famille. De cette union, naissent plusieurs enfants, dont Hamid. Mais rapidement, la Seconde Guerre mondiale éclate. Et Ali, s’engage dans l’armée française. Mais à son retour, les prémices de ce qui va devenir la guerre d’Algérie secouent le pays. Les indépendantistes ne pardonnent pas à Ali, ni à ceux qui ont combattu dans l’armée française. Pour eux, ce sont tous des traitres.

Parfaitement bien documenté, relatant l’intégralité des faits historiques, Alice Zeniter déroule avec finesse la succession d’événements qui toucheront l’Algérie. A travers la famille d’Ali, on vit la montée du FLN, l’instrumentalisation des harkis, les attentats, les massacres mais aussi le racisme, les humiliations puis l’exil. Parsemé de non-dits, l’histoire se transmet de générations en générations. Cette histoire, deviendra aussi celle de Naïma, la narratrice, fille de Hamid et petite-fille d’Ali. Née en France, elle décidera de retourner en Algérie sur les traces de sa famille, à la recherche de son passé mais surtout d’une identité. Une magnifique saga familiale à la narration parfaitement maitrisé.

« L’art de perdre », Alice Zeniter, Editions J’ai Lu, 608 pages, 8,50 euros

« Couleurs de l’incendie », Pierre Lemaitre

L’ouvrage s’ouvre sur les obsèques de Marcel Péricourt, le père d’Edouard Péricourt l’extravagant gueule cassée d’Au Revoir là-haut. Après le décès de Marcel Péricourt, Madeleine – sa fille – doit reprendre la tête de l’empire financier dont elle vient d’hériter avec son fils Paul. Mais en quelques heures, tout s’effondre. Madeleine, ruinée, se retrouve seule avec un fils handicapé. Face à l’adversité des hommes, elle fera tout pour retrouver son milieu social, reconstruire sa vie et retrouver un semble d’humanité.

Après un premier tome salué par la critique (prix Goncourt 2013), on ne pouvait qu’espérer une suite pour Au Revoir là-haut. Tandis que le premier ouvrage se focalisait sur ce nouveau monde capitaliste avec une arnaque aux monuments aux morts, le second s’intéresse à la crise de 1929, aux banquiers et aux politiques sous fond de nazisme et de seconde guerre en Europe. Attaché à Madeleine, on vivra chaque moment à ses côtés, du deuil à la vengeance, jusqu’à sa renaissance. Démunie, seule et déclassée, elle remontera marche par marche pour retrouver sa destinée tout en tendant de multiples pièges à ses détracteurs. Fort et puissant, Pierre Lemaitre signe un nouvel opus parfaitement dosé.

« Couleurs de l’incendie », Pierre Lemaitre, Livre de Poche, 672 pages, 9,20 euros

« La saison des feux », Céleste Ng

Dans la petite ville tranquille et bien rangée de Shaker Heights, près de Cleveland, la famille Richardson est tout ce qu’il y a de plus normal : un père avocat, une mère journaliste pour le journal local, et quatre beaux enfants parfaits. Enfin… Plutôt trois enfants parfaits, et Izzy, la dernière, le vilain petit canard de la famille. Et le jour où Mia et sa fille Pearl emménagent dans une maison que louent les Richardson, le quotidien de cette famille vacille. La saison des feux est un roman très réussi qui raconte à merveille cette Amérique aux normes si établies, aux règles si rassurantes qu’elle se voit ébranlée dès qu’un autre style de vie entre dans le décor.

Moody, le plus jeune des fils Richardson, est fasciné par Pearl, et devient rapidement son ami fidèle. Cette jeune lycéenne n’a connu que les déménagements, avec pour seule point de repère sa mère, artiste, et leur Golf qu’elles remplissent pour changer de ville tous les six mois. Et très vite, les deux familles et leur vision du monde entrent en collision… Un rapport de fascination réciproque semble les animer, et on sent dès le début du livre que tout ça ne peut que mal finir. A travers la vie de ces familles, Celeste Ng peint des problématiques sociétales emplies de modernité, dans une Amérique conservatrice qui a parfois du mal à s’adapter.

« La saison des feux », Celeste Ng, Editions Pocket, 480 pages, 8,10€

« Corps désirable », Hubert Haddad

Cédric Erg, alias du fils d’un milliardaire, est journaliste et s’attaque à l’industrie pharmaceutique et à ses liens avec le pouvoir. Il fréquente Lorna Leer, journaliste d’investigation elle aussi. Quand, peu de pages après le début du livre, ils partent en voyage sur un voilier, et que Lorna quitte Cédric, on s’attend à ce que la suite du livre soit une tentative de reconquête. Et pourtant, le livre prend une toute autre direction : Cédric est écrasé par le mat du voilier alors qu’il s’éloigne de Lorna, et quand il se réveille de son coma plusieurs mois plus tard, il est paralysé et ne peut que bouger les yeux. Il est bloqué dans un corps qui ne répond plus, et n’a plus aucune existence physique. Son père retourne ciel et terre pour aider son fils, et quelques semaines plus tard, c’est une équipe constituée des meilleurs chirurgiens au monde qui s’attaque à une opération jamais effectuée auparavant : greffer la tête de Cédric sur le corps d’un homme en mort cérébrale.

Corps désirable est un roman intense, où le suspense sur le destin de Cédric ne cesse jamais. Hubert Haddad nous envoûte comme il sait si bien le faire, de ses descriptions subtiles, de ses sentiments délicats, et de ses propos médicaux et scientifiques crus. Rien du nouveau quotidien de Cédric ne nous est épargné, ni de ses nouvelles interrogations et sensations. On découvre combien on peut être plus prisonnier de l’argent et de la médecine que d’un corps qui ne fonctionne plus. Mais surtout, Hubert Haddad interroge l’identité, le rapport au corps et la relation qu’il entretient avec l’esprit. Comment peut-on être sûr que notre corps nous appartient ? La mémoire du corps prend-elle le dessus sur celle de l’esprit ?

« Corps désirable », Hubert Haddad, Editions Folio/Gallimard, 176 pages, 6,80€

« La ville dont la cape est rouge », Asli Erdoğan

Connue notamment pour son engagement en faveur des droits de l’homme, ses prises de position féministes et son soutien à la minorité kurde qui lui a d’ailleurs valu plusieurs mois d’emprisonnement en 2016, la romancière turque Asli Erdoğan a passé deux années au Brésil dans sa jeunesse.

La ville dont la cape est rouge c’est elle, Rio de Janeiro. La ville brûlante, sauvage, la cité de toutes les passions et de tous les crimes. On y suit les pérégrinations de la jeune stambouliote Ozgür, l’alter ego littéraire d’Asli. Isolée à des milliers de kilomètres de sa Turquie natale dans un pays étranger, au milieu de prédateurs parlant une langue qui lui est inconnue, Ozgür s’enfonce dans les bas-fonds de la ville, côtoie les abords des favelas, fait les pires rencontres et continue pourtant d’errer dans ces rues hostiles. Car l’étudiante est à la fois fascinée et dégoutée par ce Rio moite et puant, magique et vibrant. Elle se fixe un but : « attraper Rio de ses mains, comme un papillon, et l’enfermer dans ses propres mots sans la tuer ».

Ecrit en 1998, La ville dont la cape est rouge est le deuxième roman d’Asli Erdoğan. La plume y est assurée, sensible et passionnée. Une lecture que l’on ne vous recommande pas vraiment si vous avez prévu des vacances à Rio prochainement, mais qui vous marquera profondément.

« La ville dont la cape est rouge », Asli Erdoğan, éditions Babel, 192 pages, 6,90€