Deux vies, deux époques, deux monologues, mais un seul lieu : la cité de la Muette. C’est ce que nous propose Alexandre Lacroix dans un roman prenant, engagé et bien écrit.

Drancy, banlieue parisienne, camp de concentration. Bien des années plus tard, une vielle femme raconte à un historien le quotidien de déportée qu’elle y a connu durant la Deuxième guerre mondiale. La Muette, banlieue parisienne, cité de HLM. Un jeune subit l’interrogatoire d’un policier. Il lui raconte, à la première personne et avec son vocabulaire à lui, son monde et sa vie. Les mêmes bâtiments et pourtant deux destin bien différents. Plongée à l’intérieur de l’histoire de la Muette.

Quand les habitants se racontent

Un seul véritable point commun entre les deux personnages : ils sont tous deux passés à un moment de leur vie dans les bâtiments de cette cité. Et ces bâtiments, ceux de la Muette, sont le troisième personnage de l’histoire, présent tout au long des récits. Ils sont déterminants pour la construction et l’évolution des personnages, ils sont ce qui semble tout changer. S’ils n’avaient pas mis les pieds à la Muette, l’histoire ne serait tout simplement pas.

Elsa, désormais âgée, revient sur ses jeunes années, elle qui était si optimiste et qui finira enfermée dans un camp de concentration, celui de Drancy, qu’elle partagera avec soixante-sept mille autre Juifs. Lors d’un long entretien avec un historien, elle raconte au lecteur la dureté de la vie de déportée, la cruauté de ses geôliers, la faim et la fatigue de travailler sans s’arrêter. Mais elle y détaille aussi les amitiés qu’elle développe, les rencontres qu’elle fait dans ce lieu où l’espoir n’est plus permis. Un récit vrai, qu’on a déjà tant lu et entendu, mais qui est toujours aussi nécessaire pour qu’on n’oublie pas ce que l’homme peut faire à l’homme.

Le jeune homme, c’est Nour. Il est dans une salle d’interrogatoire et rapporte au policier un événement dont il a été témoin la veille. L’important n’est évidemment pas ce qui s’est passé – et qui ne sera d’ailleurs dévoilé au lecteur qu’à la fin du roman – mais plutôt tout le retour en arrière qu’opère le jeune Beur pour donner du contexte à son récit. Le lecteur ne peut que sentir l’injustice d’une société qui ne semble pas être capable d’offrir la même chance à tous ceux qui naissent sur son sol. Nour nous présente la réalité crue de ces Français qui vivent dans les cités, et dont la vie ne s’est décidément pas améliorée depuis les émeutes de 2005.

Immersion dans l’Histoire

Chacun s’exprime avec ses mots, avec son langage, et sa réalité. Alexandre Lacroix montre une capacité impressionnante à jongler entre les registres, passant de celui d’une vieille dame dont les souvenirs sont douloureux, à celui d’un jeune homme plein de rage et de haine face à la seule vie qui lui a été permis de connaître. Il en ressort une authenticité poignante : il nous semble être celui à qui s’adressent Elsa et Nour, et on ne peut s’empêcher d’être happés par leurs récits. Mais plus que de parler au lecteur, les personnages se parlent entre eux : ils essayent d’imaginer qui d’autre, à une époque qu’ils ne peuvent ni l’un ni l’autre saisir, foulera les sols abîmés de la Muette.

Si l’unité de lieu est donc certaine dans le roman d’Alexandre Lacroix, il n’en est rien pour l’unité de temps. Les deux histoires parallèles ont lieu à des décennies d’écart, dans une France complètement différente, changée par les années de la Seconde guerre mondiale ainsi que par celles des Trente Glorieuses. Et le roman peut en partie être vu comme une critique de la société : à la fois celle de la France occupée, qui a laissé certains de ses citoyens être exploités dans des camps comme ceux de Drancy, avant d’être envoyés au massacre à Auschwitz ; et celle de la France du début du XXIè siècle, qui a laissé s’instaurer de telles inégalités entre ses citoyens que certains sont coincés dans des cités comme la Muette.

Alexandre Lacroix réussit l’exploit de réunir deux époques que tout semblait de prime abord opposer. Et il le fait avec une écriture qui ne permet pas de douter de l’identité du personnage qui s’exprime, ce qui donne au récit davantage de puissance. Alors que ces deux monologues interrompus, qui s’alternent d’un chapitre à l’autre, auraient pu perdre le lecteur ou enlever à la réalité du récit, il ne font que renforcer l’impression d’authenticité, d’instantanéité, mais aussi de singularité des vies qui y sont racontées.

Il parle à la diversité des identités, chaque lecteur y trouvera quelque chose de lui-même, de son histoire, de celle de sa famille. Mais surtout, chaque lecteur apprendra quelque chose sur l’histoire de son pays, celle sur laquelle malheureusement nous ne pouvons plus revenir, ou celle pour laquelle il est encore temps d’agir.

« La Muette », Alexandre Lacroix, éditions Don Quichotte, 272 pages, 18,90€

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