Qu’est-ce qui se voit plus qu’une moustache dense et noire au milieu du visage ? Rien. De même que l’absence de moustache, portée pendant dix ans, se remarque forcément. C’est ce que pense le personnage créé par Emmanuel Carrère dans La moustache, quand il décide sur un coup de tête de raser la sienne. Il pense faire une bonne blague à sa femme Agnès, et à ses amis, qui l’ont toujours connu avec.

Cependant, rien ne se passe comme prévu… Sa femme semble ne pas remarquer le changement. Jusque là, il croit à une blague de la part d’Agnès, moqueuse. Mais ses amis, chez qui ils sont invités à dîner le soir même, ne s’étonnent pas non plus. Il pense alors à une conspiration de sa femme pour se moquer de lui. Il rit jaune, et décide de confronter Agnès. Mais c’est là que tout dérape : elle lui soutient qu’il n’a jamais eu de moustache…

Emmanuel Carrère nous fait entrer dans la tête d’un personnage qui ne comprend plus rien à son quotidien. La folie est présente tout au long du récit, sans que le lecteur ne réussisse à savoir lequel des personnages perd pied. Est-ce le héros qui est fou de penser qu’il a porté une moustache pendant dix ans? Ou est-ce Agnès qui perd la tête et se persuade que son mari n’a jamais eu de moustache ?

Le héros se perd peu à peu dans une réalité qui lui semble biaisée, cherchant à tout prix des preuves de l’existence de sa moustache. Mais les photos, les témoignages, tout se retourne progressivement contre lui. Le lecteur se retrouve pris au piège de la recherche de vérité entreprise par le personnage. L’écrivain retranscrit à merveille la démence, les moments de doutes et les certitudes.

Deux cent pages d’introspection profonde, de remise en cause de la réalité. On ne cesse de s’interroger sur le dénouement du roman, qui ne peut finalement que nous glacer le sang, et qu’on aurait, peut-être, souhaité ne jamais avoir atteint.

La moustache, Emmanuel Carrère, Folio, 182 pages, 6,40 euros

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr