Gisèle Bienne revient sur la leucémie puis la mort de son frère, un ouvrier agricole qui a été exposé toute sa vie aux pesticides et aux engrais. Entre récit et enquête, elle revient sur cette « malchimie » qui ne cesse d’empoisonner nos terres et nos hommes.

Sylvain est ouvrier agricole. Depuis des décennies, il est exposé aux pesticides. Dans ce récit, Gisèle Bienne raconte le combat de son frère contre une leucémie aiguë. Avec elle, on suit son frère, on vit avec lui, se battant contre le mal. Il « laboure, ensemence, moissonne les champs de son patron et les traite ». « « Traiter », il a commencé jeune. On traite contre les maladies, pour les rendements, la propreté. On traite dans la plaine de façon préventive, curative et intensive toujours. On traite, c’est radical et ça rapporte. Les engrais, les produits phytosanitaires, la terre absorbe tout cela ». Convaincu de leurs bienfaits, Sylvain sera toute sa vie exposé à ces pesticides et ces engrais, qui finiront par lui coûter la vie. La terre absorbe mais les hommes aussi, à commencer par les travailleurs de la terre. Sylvain sera lui aussi traité, en soins intensifs à l’hôpital de Reims.

A l’hôpital, Gisèle Bienne découvre le monde agricole, les hommes qui le côtoient et cette « malchimie » qui les poursuit. Selon un infirmier, sur 7 malades de l’unité, 5 proviennent du monde agricole. Mais elle y rencontre aussi les femmes de ces malades, les familles. L’une d’entre elle la marquera. Elle veut se battre, honorer son mari et combattre ces industriels qui ont détruit sa famille. « Bayer, Monsanto, Syngenta, BASF, le mari de la jeune femme travaillait avec plusieurs de leurs produits. Monsanto, je détiens une liasse d’articles, de quoi tapisser une partie des murs de ma chambre. Les laboratoires pharmaceutiques Bayer, oui, il y a eu des scandales. La visiteuse m’instruit, Bayer vous submerge de ses produits phytosanitaires qui vous détruisent à petit feu, vous amènent à abandonner vos champs pour une chambre stérile et fabrique des cathéters et des poches de chimio ».

Un cri d’alarme

Au fil des pages, elle enquête, rassemble, lit des centaines de documents. Mais revient aussi sur l’histoire de ces industries comme Monsanto qui fut le fournisseur de l’agent Orange déversé au Vietnam, un herbicide qui ravagea la nature, les hommes et les animaux, mais aussi sur Bayer et le gaz moutarde durant la Première guerre mondiale, le financement de la campagne d’Hitler, les camps de concentration et les femmes déportées devenues cobayes du Zyklon. On pourrait continuer à en citer plusieurs car « Bayer, c’est aussi l’insecticide Gaucho mortel pour les abeilles, c’est le scandale de l’huile frelatée, celui des pilules troisième et quatrième génération et celui des implants contraceptifs ». Mais ça en fait peut-être un peu beaucoup non ? A travers des tableaux, des récits et des scandales, elle pointe du doigt tout ces industriels qui produisent ces produits facteurs de la « malchimie », tout en inventant de nouvelles molécules et soins permettant d’en guérir.

Gisèle Bienne alerte, cri, dénonce. Comment se tourner vers une agriculture plus saine ? Aussi bien pour nos agriculteurs, que pour nos terres et notre planète ? N’est-il pas urgent de repenser notre agriculture ? « En France, vingt-deux mille agriculteurs préconisent aujourd’hui une « nouvelle agriculture », « l’agriculture écologiquement intensive » : peu d’intrants, des produits sains. » « Réenchanter l’avenir est leur objectif. On ne recherche plus la performance, on ne se limite pas non plus à la seule culture biologique, très belle en soi, mais 96% des agriculteurs ne la pratiquent pas, c’est vers eux qu’il faut donc se tourner pour essayer de sortir de l’ornière. »

Mais c’est aussi un beau récit d’amour entièrement dédié à son frère, son complice d’une vie, de ces jeux d’enfance, dans une campagne encore peu polluée. Alors même qu’ils s’étaient perdus de vue, ils se retrouvent l’espace d’un instant pour vivre les derniers moments d’une vie. Emouvant et bouleversant récit sur la perte d’un être cher.

La malchimie, Gisèle Bienne, Actes Sud, 256 pages, 22 euros