Dans son deuxième roman publié chez Zulma, Mayra Santos-Febres revient avec le récit puissant d’une rencontre courte mais intense qui laissera à la narratrice une marque indélébile.

Alors qu’elle attend la mort dans la campagne portoricaine, Micaela Thorne se souvient, nostalgique mais toujours pleine de vigueur, de sa rencontre avec Carlos Gardel, le roi du tango argentin, alors qu’elle n’était qu’une jeune étudiante infirmière. Elle fait le récit de cette aventure qui aura duré 27 jours, et offre en même temps aux lecteurs une réflexion sur la société portoricaine, sur le racisme qui la divise, et sur le conflit entre rationalité scientifique et spiritualité traditionnelle qui la traverse.

« La plante est un voyage partagé »

Micaela rencontre Carlos alors que le chanteur est malade et qu’il appelle sa grand-mère, célèbre guérisseuse, à son chevet. Micaela l’accompagne et veille le malade sous l’emprise d’une plante, en transe toute la nuit, divaguant sur son enfance, sa mère et ce qu’il a enduré pour connaître la célébrité. Les souvenirs prennent dès les premiers chapitres une importance capitale dans La maîtresse de Carlos Gardel : ils sont le ciment du récit, et rapprochent toutes les époques qui traversent le roman. La parole et le témoignage sont les fondements de cette relation, et le discours est finalement un cycle qui s’achève : Micaela venait juste d’entrer dans l’âge adulte quand cet homme d’un certain âge se souvenait avec elle, et c’est désormais avec le lecteur qu’une Micaela mourante se souvient…

Récit de voyage, La maîtresse de Carlos Gardel l’est assurément – métaphorique, à travers les pérégrinations du passé de Gardel, ou bien réel quand Micaela le suit à travers toute l’île de Porto Rico pour la tournée. Mais c’est aussi, et surtout le récit d’un voyage amoureux et sensuel, la découverte par Micaela de la passion. La voix de Gardel, envoûtante, et son initiation au tango, symbolisent l’influence – et même l’emprise – qu’aura cet homme sur Micaela bien après sa disparition. « La réverbération de sa voix était robuste, mais claire, armée de dents et de griffes qui ne cherchaient ni à déchirer ni à dévorer, mais invitaient à poser le pied, tout le corps sur l’air, pour voyager très loin au fond de nous.« 

Entre rationalité, spiritualité, racisme et pauvreté

Ce voyage dans le passé est aussi l’occasion pour Mayra Santos-Febres de faire un retour sur la société portoricaine des années 1930 – et des autres pays d’Amérique Latine plus largement. Aux scènes de racisme pur et simple vécues par Micaela, qu’on appelle quotidiennement « nègre » » ou « mulâtre » et à qui on demande d’emprunter les entrées de services des hôtels de luxe où ils logent pendant la tournée, succèdent des vagues de souvenirs d’extrême misère d’un Gardel jeune, immigré, obligé de balayer dans les bars ou victime de cette haine du pauvre. Le témoignage du chanteur permet ainsi une réflexion sur le rapport entre les élites et le peuple, et sur l’importance pour lui de ne jamais oublier d’où il vient.

La maîtresse Carlos Gardel est aussi le récit d’une tension dans la société portoricaine de l’entre-deux-guerres, entre rationalité scientifique et spiritualité traditionnelle. Micaela est l’incarnation parfaite de ce conflit, déchirée entre les livres qu’elle dévore pour ses études de médecine et l’aide qu’elle apporte à sa grand-mère guérisseuse. Le roman devient ainsi un mélange savoureux d’histoire de la botanique et de légendes individuelles et familiales.

Le roman de Mayra Santos-Febres est une ode aux souvenirs, teintée de regrets et de nostalgie, une aventure amoureuse qui ne passe pas sous silence les injustices du racisme et des inégalités de la société portoricaine des années 1930. A dévorer de toute urgence !

« La maîtresse de Carlos Gardel », Mayra Santos-Febres (traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo), Editions Zulma, 320 pages, 23,50€

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