Emma Deruschi, juriste en droit de la propriété intellectuelle, signe avec La femme que nous sommes un premier roman magistral et d’une réalité déroutante sur la condition actuelle de la femme.

Elisa a tout pour être heureuse. Un travail qui lui plaît, un mari qui l’aime, une petite fille de trois ans adorable et une bande de copines prête à l’aider à la moindre galère. Et pourtant, derrière cette vie à l’allure parfaite, Elisa cache une terrible vérité.

Souffrances et empathie

La femme que nous sommes est un roman choral où, tour à tour, la vie d’Elisa nous est racontée par ces femmes qui l’entourent. Dans une première partie, on a affaire au cadre professionnel d’Elisa. On la retrouve dans son cabinet de kinésithérapie avec sa patiente préférée, Eugénie Marteau, une dame âgée : « Eugénie était une respiration d’air pur. De l’espoir. Avec, elle oubliait un peu. Eugénie lui manquerait. » Ensemble, les deux femmes échangent sur leurs vies, sur les tracas du quotidien et s’apportent mutuellement du réconfort. Pourtant, Eugénie n’est pas dupe et voit très bien que quelque chose tracasse la kinésithérapeute. Elle a l’œil pour ça. Plus tôt dans la journée, elle avait mis le doigt sur ce qui tracassait sa petite-fille, Jeanne, influenceuse beauté prise dans un bad buzz. La flatterie et les blagues n’auront pas l’effet habituel et Elisa restera enfermée dans ses pensées.

Dans sa tête, son plan est prêt. Ce n’est qu’une question de temps avant de quitter cet enfer : « Elle avait vécu ces moments moments avec la vieille dame comme l’on pourrait vivre la vie de quelqu’un d’autre. Avec envie. Vendredi, Eugénie serait à l’heure. Elle trouverait porte close. (…) Elle partait demain. Mercredi. Marc (…) lirait la lettre qu’elle lui avait laissée. S’il n’avait pas eu le temps d’annuler le rendez-vous, Eugénie comprendrait. Elle serait à l’heure pour entendre ce que Marc aurait à lui raconter. Pourvu que ce ne soit pas la vérité. »

La réalité est tout autre. Elisa ne dupe personne. Tout son entourage, proche comme éloigné, se rend compte que quelque chose ne va pas. Qu’elle agit différemment. Que ce soit sa sœur, Cécile, ou la jeune sans-abris, Lénita, toutes deux ont perçu quelque chose d’étrange dans son comportement : « Lénita lui trouva un regard étrange. Un peu éteint, comme si elle n’était pas vraiment là. Elle connaissait bien cet air. C’était celui des problèmes et des peines qui prennent toute la place dans le cœur. Les yeux ne pouvaient rien voir d’autre dans ces moments-là. »

Le pot aux roses : un mari possessif et violent

Entre la garde de sa fille et le cabinet, Elisa est facilement éreintée par ses journées et son mari, Loïc, ne se fait pas prier pour le lui reprocher et la rabaisser : « Comment était-ce avant les premiers cris ? Avant la première gifle ? Le temps des tendresses était révolu. Dissous lui aussi. Elle avait le don d’énerver Loïc, son mari, et elle s’en voulait de le mettre dans de tels états. Elle avait vraiment essayé de s’améliorer, d’être plus intelligente, plus jolie aussi, mais sans succès. Elle n’était jamais assez, ne faisait jamais assez bien. »

Elisa énerve Loïc quoi qu’elle fasse. Il a besoin d’avoir un contrôle absolu sur tout : les dépenses, les heures de sorties, ses sms, ses fréquentations. Il ne lui laisse aucune place pour respirer, tout doit être à chaque fois comme il l’a décidé et comme il le veut. Elle n’a pas son mot à dire. Pourtant, c’est lui qui la trompe avec l’une de ses amies, Nora, qui en pince pour lui depuis le début. Elisa n’est pas aveugle. Elle voit que son couple n’a plus rien d’une relation saine. Elle se sent en danger. Elle sait qu’il y une autre femme avec qui Loïc la trompe, mais peu lui importe, elle veut juste emmener sa fille, Lucie, loin de cet environnement familial oppressant et violent. Plus qu’un jour. « Partir était un risque mais elle devait le prendre. Pour son enfant. (…) Elisa était devenue une experte dans l’art de la dissimulation. Deux petites valises, une pour elle, une pour sa fille, attendaient dans le fond du placard de l’entrée, à leur place habituelle. (…) Elle aurait gagné du temps en entretenant la comédie du quotidien. Une dernière fois. »

Et pourtant, si près du but, elle est loin de se douter des conséquences désastreuses qu’aura cette dernière soirée, pour elle comme pour son entourage.

La femme que nous sommes est un roman universel sur les femmes du quotidien. Autour du personnage principal d’Elisa et de son drame conjugal, on découvre toute une galerie de personnages féminins présents dans notre société actuelle : la dame âgée, sage et pleine de tendresse et de bons conseils, la jeune Jeanne, influenceuse beauté, victime des diktats de la beauté et du cyber-harcèlement, Lénita, jeune SDF du même âge que Jeanne et qui n’en démord pas, Cécile, la sœur aînée d’Elisa, Gabrielle, amie d’Elisa et sexualisée à chaque apparition, et Nola, également une amie d’Elisa qui ne tardera pas à la rejoindre. La femme que nous sommes porte bien son nom et dénonce une souffrance bien trop souvent ignorée. C’est une véritable claque.

« La femme que nous sommes », Emma Deruschi, Flammarion, 252 pages, 18 euros.