Nous parlions de La Féline au mois de novembre lorsqu’elle venait de sortir les singles Senga et Trophée. Un mois après la sortie de son second album Triomphe, nous l’avons rencontré au Point Éphémère pour discuter de son évolution, de ses inspirations, de son univers.

Tu as sorti ton deuxième album « Triomphe » il y a un mois, quelles étaient tes intentions quand tu l’as écrit, ta ligne directrice ?

Le disque d’avant s’appelait Adieu l’enfance, c’était un disque très introspectif, très « je suis toute seule dans ma chambre, j’ai tout le temps envie de pleurer et je dois régler un truc ». Et donc j’ai fait Adieu l’enfance, avec peu de moyens, j’avais juste guitare, boîte à rythme, synthé et basse, finalement c’est déjà pas mal de moyens… Quand je l’ai fait, ce disque a eu une reconnaissance un peu inattendu et qui m’a beaucoup apporté. Ça a presque fait une catharsis, et j’ai eu besoin de faire quelque chose après ça de peut-être moins introspectif, de plus extatique, et de m’autoriser moins de description des sentiments mais plus raconter des histoires. Être plus généreuse dans le chant, m’autoriser un peu plus de folie dans l’orchestration. Comme il y avait cette pudeur dans Adieu l’enfance, et cette sobriété, un moment j’étais un peu à l’étroit. Donc Triomphe est vraiment un disque qui est né du précédent, dans le sens où c’est là où m’a amené Adieu l’enfance et je me suis dit « allez, lâchons la bride, maintenant tu peux ouvrir grand la fenêtre et voir ce qu’il se passe dehors. » Ça paraît un peu abstrait dit comme ça… Triomphe est tout aussi personnel, mais il est moins intimiste.

Ce qui domine dans le deuxième c’est que tu racontes des histoires. Et justement, en plus de cela tu écris aussi des articles pour Libération. Alors qu’il est courant de s’établir dans une seule forme d’écriture, qu’est-ce que tu aimes dans le fait de te diversifier ?

J’ai toujours bien aimé écrire sur la musique, et écrire sur les gens. J’ai un blog qui s’appelle « Moderne, c’est déjà vieux », et l’idée, au départ, était d’écrire sur mes amis. Parce qu’autour de moi j’ai pleins d’amis artistes, qui me touchaient énormément et qui n’étaient pas connus. Et j’avais envie d’écrire sur eux, presque comme une sorte de bouteille à la mer pour que, de ces individus-là il reste quelque chose, il en reste un portrait.

Et ces amis on les retrouve dans tes albums ?

Oui ! Par exemple, j’avais écrit sur Ricky Hollywood, qui était batteur au départ pour La Féline, ou j’avais écrit sur Xavier Thiry qui est le réalisateur de La Féline, avec qui j’ai travaillé sur les deux albums et qui est là depuis le début. Par ailleurs c’est mon meilleur ami aussi, et il se trouve que c’est quelqu’un de très important pour m’aider à accoucher de mes disques. C’est la maïeutique, pour employer une métaphore philosophique, l’accoucheur d’esprit de La Féline, et c’est aussi un musicien. C’est comme une espèce d’amour que j’exprime par l’écriture, à la fois de leur musique et de leur personne. Et puis Libération est venu me chercher en disant « on aime bien ta manière d’écrire, est-ce que tu pourrais aussi écrire des chroniques de disques ? » Comme Libération c’est une position de pouvoir, là pour le coup j’écris pas sur des gens que je connais. Mais par contre c’est le même rapport d’empathie, d’immersion, d’écoute hyper attentive, où j’essaye d’écouter les disques comme si c’était les miens, et d’y mettre un peu du cœur. C’est ce que je trouve beau dans les chroniques sur internet. Je vois qu’il y a vraiment des gens qui mettent du cœur, et je trouve que c’est une récompense assez sublime.

Par contre, dans tes disques il n’y pas de duo, pourquoi ?

Il pourrait, oui. Mais pour le moment je crois que j’ai tellement de chansons dans la tête que j’ai besoin de dire… Parfois, on pense que le temps du duo c’est le moment où on n’a plus d’idées. J’exagère mais c’est pas tout à fait vrai, parce que je viens d’enregistrer un duo. Après, il y a un duo dans la création, parce que c’est assez collectif au niveau des instruments. Disons qu’il n’y a pas de duo vocaux, oui.

https://www.youtube.com/watch?v=Z-OLf-7wKhY

C’est justement cela que je trouvais étonnant, parce qu’il y a peu d’artistes qui ont des albums où ils sont entièrement seuls.

C’est vrai. Mais je viens d’enregistrer deux chansons avec Laëtitia Sadier, la chanteuse du groupe culte Stereolab, qui n’existe plus. En français et en anglais, donc ça va sortir bientôt, il y a un duo qui arrive. Et j’en ai fait un avec Maud Lübeck aussi, sur son disque Toi non plus.

Selon toi, entre les textes et la musique, lequel accompagne l’autre ?

La musique est première. Je pense que les textes sont importants pour porter l’écoute, notamment en français. Tu peux pas te permettre de faire un truc qui va casser l’ambiance, donc évidemment que c’est exigeant l’écriture des textes. Mais je suis toujours amenée à ce que je raconte par la musique. Par exemple, le Royaume c’était d’abord un climat qu’on improvisait avec Xavier, on était dans ce truc un peu rituel et tout d’un coup je me suis mise à imaginer. Alors bien sûr, c’est des choses que j’avais déjà en tête ; ces images-là qui font parties de mon imaginaire, mais qui s’investissent à ce moment-là parce que la musique prête à ça. Et de même, La femme du kiosque sur l’eau m’a rappelé un souvenir ; j’étais en Asie dans les années 2000 et j’avais vu une femme jouer avec un luth. Mais c’est parce qu’au départ, on jouait un son sur le synthé qui est un son de koto, qui est un instrument japonais, et le son m’a amené en Asie où j’ai retrouvé ce souvenir. Et donc j’ai raconté cette histoire de La femme du kiosque sur l’eau. Donc oui, c’est d’abord la musique.

Oui, j’ai remarqué qu’avec la musique tu recrées vraiment l’univers de ce que tu racontes, il y a quelque chose de très visuel dans tes chansons au final.

Oui, mes arts préférés sont le cinéma, la BD. J’ai un rapport assez fort aux arts visuels en général.

Même d’après ce que tu dis sur ton blog, notamment avec la photo qui t’a inspiré Adieu l’enfance, on sent que tu as un rapport aux images très important.

Et c’est vrai que souvent c’est une source d’inspiration, et c’est ce à quoi la musique ramène aussi. Comme Le Plongeur qui est inspiré d’une fresque grecque antique, c’est souvent des objets. C’est comme si ça ne me suffisait pas de les regarder ces images, il faut que je les chante.

https://www.youtube.com/watch?v=Xxddy9gFdAU

Et de même dans La Mer Avalée par exemple, qui donne l’impression d’être dans la mer. Je m’imaginais dans un petit sous-marin, avec mon scaphandre, dans une ambiance de dessin animé, c’est assez amusant.

C’est parfait ! Et là pareil, je me rappelle très bien où je l’ai composé. On était au Point Éphémère avec Xavier, et on est parti sur ce truc de synthé. Puis l’histoire de la mer est arrivée dans la musique. Je chantais, j’improvisais, et le rythme a fait que je l’ai toute avalée. C’était un peu la mer des pleurs aussi. Adieu l’enfance c’était un album bleu, c’était l’album des larmes. Triomphe je voulais que ce soit un album solaire. Même si au final il est un peu plus « dark » que ce que j’avais imaginé au départ. La Mer Avalée c’est vraiment la chanson de transition. Mais oui, c’est super si tu voyages en scaphandrier.

Pareil pour Le Royaume, où l’on s’imagine dans un univers un peu plus sauvage. Et dans la forêt avec Senga. Tu as fait le clip sur ce thème d’ailleurs.

Et pour moi ça ne veut pas dire qu’on se détourne de la réalité. C’est plutôt un rappel de la richesse de la réalité. Ce n’est pas uniquement Facebook et le Twitter de François Fillon. Il y a des choses beaucoup plus belles et beaucoup plus cosmiques.

Et d’ailleurs il te vient d’où cet attachement à la nature ?

C’est assez profond, assez enfantin. Je suis née dans les Pyrénées, et enfant j’allais dans la forêt à côté de chez moi. Et si je devais avoir une vision du paradis, ce serait dans la nature. Pourtant la nature peut être menaçante, c’est ça qui me plaît aussi je crois, cette ambivalence. C’est à la fois très rassurant, très doux, et à la fois imprévisible, ça nous domine. Et on est tous en train de le ressentir, qu’on sature de notre propre culture, et que cette culture elle-même a construit plein de belles choses autour de son fantasme de la nature. C’est aussi ça. Ce n’est pas un disque qui prétend qu’il retourne à la nature, je ne suis pas naïve de ce point de vue là. Je sais qu’il y a beaucoup de fantasme dans tout ça, mais je revendique le droit à l’expression de ce fantasme.

https://www.youtube.com/watch?v=-oZL_1ly7dA

Comment un artiste choisit son genre musical ? Dans ton cas, pourquoi la pop, est-ce que c’était évident pour toi ?

Je suis vraiment une musicienne autodidacte, j’ai appris toute seule. Je mémorise n’importe quelle mélodie, je crois que j’ai une bonne oreille relative. A ma manière je connais la musique, mais je ne sais pas la lire ou écrire des notes, je sais juste écrire des accords. Et donc la pop, c’est la voix pour les ignorants. Ce n’est pas comme si j’avais pu choisir entre faire du Schoenberg et faire La Féline. Donc cette connaissance-là de la musique, très instinctive, est plus libre. Après, des musiciens classiques te diront que quand tu connais mieux, tu es plus libre aussi. Parce que dans la pop aussi il y a des contraintes. Dans la musique classique il y a une sacralité, mais il y a énormément de choses possibles et existantes qui sont magnifiques, c’est sûr. Mais disons que la pop donne son droit au chant et au rythme. Moi c’est les deux choses avec lesquelles je compose. Dans la musique classique c’est presque les formes les plus opprimées. Au 20e siècle elles ont pratiquement disparu de la musique classique. Il y a des opéras, il y a du rythme enfin… la carrure. Mais en tout cas c’est la pop qui l’a emporté sur cette dimension-là de la musique. En même temps, ce qui est génial c’est qu’avec la pop c’est quand même très ouvert. Moi je me sens osciller entre un amour pour des choses assez synthétiques, assez pop, et des choses peut-être plus roots, plus profondes, plus folk, même plus blues parfois. Avec lesquelles j’ai l’impression que l’on peut mieux vieillir aussi. Je me vois bien, presque grand-mère, continuer à chanter des chansons un peu folk, je pense que ça ne jure pas. Alors que peut-être, l’électro-pop ça jure un peu avec les grands-mères, mais c’est pas sûr…

Tu te vois vraiment évoluer vers quelque chose de différent ?

Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, mais ce qui est bien c’est que j’ai le désir de faire de la musique. Et il y a toujours un moment où je vais être frustrée, je vais arriver à un point où j’aurai envie d’aller sur un autre territoire, comme j’ai eu avec Adieu l’enfance. On ne sait pas, peut-être que mon prochain disque sera juste de l’a capella, ou juste de l’instrumental. Il va se passer quelque chose après Triomphe qui va me donner envie de nouvelles choses.

C’est vrai qu’en écoutant les projets que tu as fait avant tes albums, on a l’impression que ce n’est pas la même personne. On retrouve la voix évidemment, un peu l’univers aussi, mais ils semblaient presque plus rock.

Ah oui ? 100 mètres de haut il est très électro celui-là. Echo je l’avais fait vraiment toute seule pour le coup, juste boîte à rythme et guitare. Et c’est plein de reprises, dont la reprise de Johnny remember me. Il m’a pas mal aidé à me trouver lui, à m’assumer « je suis toute seule, je fais mon truc ». Et puis Wolf and Wheel je dirais que c’est le plus éclectique, il part un peu dans tous les sens. D’ailleurs c’était mon problème, c’était que j’avais plein d’envies et je n’arrivais pas à les canaliser. Et il y avait des maisons de disques qui étaient intéressées, mais elles ne comprenaient pas ce que je voulais. Et comme je ne voulais pas non plus qu’ils me façonnent, il a fallu que je passe par un moment, qui a été dur aussi, et qui a été de me dire : « ok, je vais sortir ce que j’ai du ventre », sans partir dans pleins de styles.

https://www.youtube.com/watch?v=4F-CpE73o2M

Sur ton blog, j’ai vu que tu avais mis certaines de tes inspirations. J’ai été surprise de voir Christophe, et juste en dessous Fever Ray, qui n’est pas très connu et complètement différente. Je voulais savoir ce que tu aimais chez l’un et chez l’autre ?

Ah oui, et vraiment je les adore tous les deux. Christophe a cette façon de dire le français qui est très singulière, très mélodique. On dirait qu’il chante le français à l’italienne, d’ailleurs il est italien d’origine. Et puis il a cette espèce de sensualité dans sa manière de chanter, qui fait que ce n’est pas de la chanson française. Ce que je reproche un peu à la chanson française, c’est un peu de manquer d’érotisme. Chez Christophe il y a cette sensualité. Pour moi, c’est un modèle de chant français sensuel. Pas sensuel comme pouvait le faire Gainsbourg. C’est un peu sédimenté en France on a l’impression qu’il faut forcément chanter comme Bardot ou Catherine Deneuve. Christophe c’est une sensualité un peu plus incarnée. Ce n’est pas comic strip, je suis moins touchée par ça. Et Fever Ray, qui n’a qu’un album sous son nom qui est vraiment génial. D’ailleurs dans Senga, il y a un synthé sur le refrain qui est proche de l’arrangement de When I Grow Up. Je suis sensible à ses harmonies, et à son univers hyper fort. Pour le coup c’est un univers qui est très dark.

Un peu ethnique aussi.

Oui, elle a ce truc de prêtresse. Ce n’est pas une image de la féminité « gnan-gnan », c’est ce que j’aime. Tu as l’impression que tu as rendez-vous avec un mélange entre la mort, une statue, une sorcière… Et se permettre cela à l’intérieur de la pop, ça me fait voyager. Donc quelque part, entre elle, Christophe et des musiciens comme Mark Hollis ou Léonard Cohen ; plus narrateur, plus conteur, tout ça, c’est un paysage très inspirant.

J’ai aussi regardé tes clips qui sont, pour la plupart assez sombres. Et j’ai vu dans les commentaires des internautes que l’un d’entre eux avait écrit sous celui de Séparés ; « la Féline est le secret le mieux gardé de la chanson française ». Qu’en penses-tu ?

J’espère que ça ne va pas rester trop secret ! C’est marrant parce que depuis toujours, depuis que j’existe presque, il y a des gens qui ne trouvent pas normal que ça ne soit pas plus connu. Donc je le prends comme un compliment. Il y a cette chose un peu étrange qui est que je n’ai pas l’impression de faire une musique difficile. Mais parfois, par rapport au système industriel de la pop française, ça paraît un peu trop sombre, un peu trop sophistiqué. Moi je ne crois pas. Mais j’ai un ami qui me l’a bien résumé : « la Féline c’est une musique facile pour les gens difficiles ». En fait c’est accueillant, mais il faut quand même quelqu’un qui ait envie d’un peu de matière. Si c’est quelqu’un qui a envie de consommer en deux secondes ça ne marchera pas. Après, il dit « chanson française », pour moi je ne fais pas de la chanson française, ou alors une chanson très orchestrée.

https://www.youtube.com/watch?v=c7XTNIwB834

C’est vrai qu’il y a une scène pop française qui émerge et qui s’installe, notamment avec La Femme ou Fishbach.

Oui ça y est, disons que le français maintenant c’est cool. Parce qu’au début c’était pas cool de chanter en français.

Par contre on a l’impression, pour vous tous, que vous avez du mal à être propulsés. Un français, en général, quand il cherche de la chanson française, il va plutôt tomber sur des classiques.

Cela tient aussi aux médias, à ce qui est mis en valeur à la télé. C’est un truc qui est terrible en France, il y a le phénomène, et puis rien d’autre autour. Alors qu’au contraire ils devraient montrer la richesse de la scène. Je me rappelle au moment où Christine and the Queens a émergé, ce qui est cool, mais il n’y avait qu’elle ! Et on dirait qu’elle est seule, alors qu’à côté il y a une scène très riche. On croit qu’il ne se passe pas grand chose en France, alors que si, il se passe pleins de choses géniales. Et pour le coup, moi qui écris de temps à temps à Libération, ce que j’aime c’est écrire sur des choses dont les autres ne parlent pas. Je mets mon orgueil dans ce fait là, et je trouve cela très bizarre que tous les journalistes veuillent parler absolument de la même chose. Il y a une vraie responsabilité des critiques là aussi, on est là pour faire découvrir.

Pour finir, je voulais te demander quels sont tes derniers coups de cœur musicaux ?

J’ai bien aimé le dernier Poni Hoax, j’ai trouvé le morceau qui ouvre l’album excellent. J’avais écrit sur Abra, qui est une musicienne d’Atlanta. Elle ce n’est pas son dernier EP que j’ai adoré. Il y a un morceau qui s’appelle Roses qui est très dansant, et en même temps un peu malsain, presque érotique où elle dit « I’m young and I’ll waste you away ». Elle a ce côté cloud rap, et en même temps féminin qui est vraiment chouette. Sinon, l’année dernière j’ai bien aimé un musicien qui s’appelle Aidan Knight. Il a fait un album qui s’appelle Each Other, et dessus il y a un morceau qui s’appelle The Arp et je peux l’écouter 150 fois d’affilée. C’est le genre de morceau que tu relances à l’infini.

La Féline joue à La loge ce samedi 25 mars à 15h, dans le cadre du Festival « rien ne s’oppose à la nuit #3 »

 

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