Au fil d’une enquête fascinante, Suzanne Privat nous emmène dans le XXe arrondissement de Paris à la suite d’une famille vieille de plusieurs siècles, qui vit en communauté, protégeant son secret depuis plusieurs siècles.

Pincemin, Thibout, Cavagne, Bouché… Des noms de famille qui ont des enfants dans toutes les classes de cette école dans laquelle sont scolarisés les enfants de Suzanne. Et selon eux, ils sont tous cousins et assez facilement reconnaissables. Il n’en faut pas beaucoup plus pour piquer la curiosité de Suzanne, journaliste et, pourrait-on dire, mono-obsessionnelle. Alors que la France vit ses confinements successifs, l’autrice va se plonger dans l’histoire de ces familles un peu particulières, aux pratiques qui ressemblent à une secte, tout près de chez elle.

Huit familles, une Famille

Il y a quelque chose d’étrange à imaginer que toutes ces personnes vivent dans notre quartier et ont pourtant des habitudes, des principes et des croyances qui s’opposent en tout aux nôtres. Alors quand tout cela est entouré d’un nuage de secret, leur histoire n’en devient que plus fascinante. « J’ignore quelle corde intime avait été frottée mais, cette fois-ci, j’ai choisi de m’abandonner entièrement à ma curiosité, de marcher dans les pas de ces innombrables cousins, de m’avancer sur les itinéraires du mystère qui les entoure. J’ai voulu essayer de comprendre pourquoi par chez moi, dans ce coin tranquille du 20è arrondissement de Paris, tout le monde les connaît sans les connaître. Pourquoi ils sont devenus « ces gens-là » dans la bouche de ceux qui les côtoient.« 

A travers des recherches internet, des études généalogiques, des coupures de presse et des entretiens avec ceux qui ont quitté la communauté, la journaliste se plonge corps et âme à la suite de ces huit patronymes qu’on peut faire remonter jusqu’au XIXè siècle et qui semblent se reproduire en endogamie complète. Depuis la création d’une communauté janséniste d’élus de Dieu qui n’ont plus qu’à mener une vie sans pêchés pour entrer au Paradis à la tentative d’une forme de kibboutz israélienne dans le sud de la France au mileu du XXè siècle, Suzanne Privat dévoile devant nos yeux ébahis l’histoire riche et perturbante de cette Famille et de ses croyances.

Un secret protégé depuis des siècles…

Et ce qu’elle découvre au fil de ses recherches est parfois plus que perturbant : enfants « aux joues rouges » – et donc porteurs d’une maladie en raison de consanguinité – à force de se marier entre cousins germains depuis plusieurs générations ; dépendance à l’alcool dès le plus jeune âge ; impossibilité de quitter la communauté sans devoir rompre avec tous ceux qui ont été présents toute notre vie durant. Suzanne Privat relève aussi l’image que ces familles renvoient à l’extérieur, de jeunes qui font beaucoup la fête, d’une famille très soudée où la solitude est impossible et où le soutien est indéfectible. Les Thibout, les Pincemin ou les Cavagne qui sont dans les classes de ses enfants semblent somme toute être heureux, même s’ils se refilent les mêmes pulls entre cousins et que certains d’entre eux ont les joues rouges.

La Famille est une forme d’enquête tout à fait surprenante mais fascinante : celle où une journaliste se laisse aller à une forme de fascination, sans aucun jugement sur ceux qu’elle observe, où elle cherche plutôt à comprendre, historiquement et socialement, leur mode de vie si différent du sien. Une course après la vérité très bien écrite où on en cesse de vouloir en apprendre plus sur les ancêtres de ces familles aux croyances religieuses si ancrées qu’ils se sont coupés de la société. « Finalement, ça a été éprouvant, au sens premier du terme, celui de l’expérience de soi, de la mise à l’épreuve. Ces croyances, ces façons d’être au monde si lointaines et si proches ont détaché une large part des certitudes dont j’avais l’habitude de me hérisser.« 

On ne ressort pas indemne de cette lecture et on n’a qu’une envie : aller faire un tour dans le XXè arrondissement parisien et scruter les visages de ceux qu’on croise…

« La Famille. Itinéraires d’un secret », Suzanne Privat, Les Avrils, 256 pages, 20€