Dans un contexte d’Europe politique et économique divisée à plus d’un titre, l’institution historique tente de relancer la coopération européenne en réinsufflant aux populations des différents pays le goût de l’unité. Et si le développement d’une culture européenne commune, longtemps ignorée, était la bouée de sauvetage tant attendue par l’Union européenne ? 

Le vent tourne en Europe. Le dernier accroc en date pour l’institution est venu d’Italie avec le vote des élections nationales qui ont vu le scrutin être remporté par le mouvement 5 étoiles et la Ligue du Nord, deux partis ouvertement contre l’organisation européenne. Il faut dire que depuis deux ans, l’Union européenne enchaîne les défections de la part de nombreux représentants politiques, mais aussi de la part d’une partie des peuples européens.

Un projet continental morcelé

Que ce soit au Royaume-Uni avec le Brexit, en Allemagne avec la percée du parti d’extrême-droite AFD plaçant 92 députés au parlement, une première depuis la Seconde guerre mondiale, ou du côté de l’Autriche, de la Pologne ou de la Hongrie, tous ont pour point commun de voir les partis extrémistes europhobes se rapprocher du pouvoir. La contestation envers l’Union européenne, menée notamment par le premier ministre hongrois Viktor Orban, ne rencontre plus de bouclier du côté de certains leaders politiques comme Angela Merkel. Autant de signes qui dénoncent un certain malaise régnant au sein même de l’institution.

 

© Pierre Kroll

 

Depuis son arrivée au pouvoir, le Président français Emmanuel Macron, qui s’est fait élire comme candidat pro-européen, tente, en solitaire et ce malgré lui, de remobiliser les forces vives d’un projet continental à l’arrêt. Dès les premiers mois de son quinquennat, le chef de l’État français a enchaîné les discours fondateurs pour poser les premières fondations d’une Europe nouvelle génération.

D’abord à Athènes face à l’Acropole, puis à La Sorbonne au coeur de Paris. C’est dans ce cadre que de nombreux colloques, où il était question du multilinguisme, de mise en marche d’un label européen du patrimoine ou encore d’une réflexion sur la création contemporaine, ont été organisés. Toutes ces initiatives avaient comme point commun la culture.

Une culture européenne à définir

« Quand la politique et l’économie ne soulèvent plus aucun élan citoyen, ne suscitent plus d’enthousiasme, on mobilise la culture pour réveiller le sentiment d’appartenance. Être Européen ce serait donc partager un patrimoine, des valeurs. Mais lesquels ? Qu’est-ce qui fait culture ? », s’interrogeait en août 2017 la journaliste Olivia Gesbert aux côtés d’Emmanuelle Loyer, historienne spécialiste de l’histoire culturelle des sociétés contemporaines, sur France Culture dans l’émission La Grande Table.

Si sur le plan politique ou militaire chaque pays semble vouloir garder sa part de souveraineté nationale, rendant impossible un projet d’États-Unis d’Europe malgré de nombreux accords économiques déjà existants, la culture pourrait-elle de son côté servir d’entremetteur entre les peuples ? Par culture européenne, Emmanuelle Loyer évoque dans son livre « Une brève histoire culturelle de l’Europe » une ‘histoire culturelle de l’Europe’ à ne pas confondre avec ‘une histoire de la culture européenne’, difficilement réalisable.

D’après l’historienne, il serait compliqué de fournir une identité européenne toute faite grâce à une culture commune qui résulterait de la construction d’une super-nation impossible à réaliser. L’idée serait plutôt de mettre en avant les formes et les dynamiques culturelles circulant spécifiquement dans ce même espace entre différents peuples, autrement dit une forme d’identité relationnelle.

Portrait d’Emmanuelle Loyer © Astrid di Crollalanza/Flammarion

Dynamismes culturels européens

Depuis 1983, la Commission européenne lance chaque année une large campagne de sensibilisation d’envergure européenne autour d’un thème défini. Pour 2018, l’institution a décidé d’attirer le regard du grand public sur le patrimoine culturel européen. Soit « l’ensemble des ressources culturelles et créatives dont la valeur pour la société a été publiquement reconnue ». Pour Bruno Favel, chef du Département des affaires européennes et internationales, à la direction générale des patrimoines, l’intérêt de mettre en avant un patrimoine culturel européen est clair : « il vise effectivement à renforcer par la culture le sentiment d’appartenance à l’Union européenne pour tous les citoyens ».

Pour mener à bien ce projet, la France et l’UE entendent mettre en place plusieurs initiatives mettant en exergue des connaissances, des pratiques, ou des traditions communes aux citoyens de l’UE. Que ce soit à travers le patrimoine matériel ou immatériel (sites naturels et archéologiques, musées et villes historiques, oeuvres littéraires), cette action, qui redonne de l’importance à un patrimoine culturel historique, crée un socle commun pour les populations européennes tout en respectant  la diversité culturelle propre à chaque nation.

Le socle de la coopération européenne

« La coopération culturelle, essentielle à la cohésion de l’Europe, est aujourd’hui une réalité incontournable », explique Etienne Grojean dans son livre « La coopération culturelle européenne », publié chez Actes Sud. L’Union européenne pourrait, grâce à cette innovation culturelle enfin prise au sérieux, valoriser cet héritage qu’Emmanuelle Loyer nomme « l’histoire culturelle européenne commune » en nouveau cadre social. Soit une forme d’assimilation sociale européenne pour la nouvelle génération de citoyens.

Depuis plusieurs décennies, l’Union européenne a fait le choix de constituer une entente continentale basée principalement sur des fondements – presque – strictement économiques, mettant de côté, à quelques exceptions près, toute coopération culturelle sérieuse entre États membres. Mais que serait devenu le sentiment d’appartenance à l’Union européenne sans la création du système de coopération Erasmus en 1987, premier relais culturel européen marquant, qui a permis à tant de jeunes citoyens nationaux de s’épanouir et d’échanger sous le signe de l’Europe ?

Dans le livre « Génération Erasmus », l’ancien secrétaire d’État italien Sandro Gozi met en avant cette génération d’étudiants commençant à occuper des postes à responsabilités avec des perspectives d’avenir communes pour l’Union européenne grâce au célèbre système d’échange culturel. L’idée revient maintenant à faire de cette institution politique et économique devenue livide, un ensemble guérissant grâce au partage des cultures.

Pour aller plus loin :

« La génération Erasmus à la rescousse de l’Europe ? » : article du journal Le Monde du 2 mars 2017 : «  La génération Erasmus, celle qui ambitionne de construire des ponts plutôt que des murs ». 

Documentaire « Erasmus notre plus belle année » diffusé dans l’émission Infrarouge sur France 2

 

 

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