Changement de registre. Et si après Glou guide 2 où l’on s’intéressait au produit fini, on remontait le cours de la production vitivinicole ? C’est chose faite avec la riche étude de la docteure en anthropologie sociale et ethnologie Christelle Pineau, La Corne de vache et le microscope. En librairie.

Nul besoin d’être chercheur universitaire pour se plonger et se retrouver pris dans l’enquête de Christelle Pineau. Fruit d’une thèse, La corne de vache et le microscope, invite le lecteur/buveur à explorer dans une prose leste le concept bien réel de vin «nature», entre sciences, croyances et radicalités.

Plonger dans l’inconnu de la nature

Mais qu’est-ce donc que le vin «nature» ? Qu’est-ce qui unit ces quelques viticulteurs dispersés dans les régions viticoles françaises et mondiales et qui refusent d’avoir recours aux produits phytosanitaires ? Pour répondre à ce foisonnant questionnement qui touche autant le monde du vin que celui des sciences mais aussi celui social des êtres et de leur Histoire, Christelle Pineau quitte notre époque où le vin «nature» est devenu une évidence chaque jour de plus en plus partagée, pour retrouver ce rameau sur lequel a fleuri une autre conception du vin. Sans aller jusqu’en Géorgie où les plus anciennes traces de vin ont été retrouvées (lire Skin Contact d’Alice Feiring), nous voilà en France, dans les années 1950, après deux guerres mondiales et une crise du phylloxera qui a décimé la plupart du territoire viticole française. Alors que la chimie fait des merveilles, multiplie les rendements, préserve le vin, facilite le travail à la vigne et à la cave, Jules Chauvet vigneron/négociant dans le Beaujolais, n’a de cesse d’analyser la microbiologie constitutive du raisin et du vin. Grâce à ses nombreux essais, ses recherches et analyses, il va démontrer que la place omniprésente de la chimie dans la production vitivincole n’est pas aussi inamovible que l’on veut bien le croire. Une première figure tutélaire du vin envisagé au naturel est trouvée. Christelle Pineau remonte alors encore un peu plus le temps pour éclairer cet adjectif que certains vigneron.nes accolent au vin : biodynamique. Fondateur de l’antroposophie, Rudolf Steiner développe à travers sa pensée l’idée d’un rapport conscient entre l’être humain et son environnement. De ce fait, il donne une série de leçons autour de l’agriculture, établissant un calendrier lunaire mais aussi une pharmacopée exclusivement naturelle visant à protéger et à stimuler les cultures. Ajoutant aux découvertes de Chauvet les préceptes de Steiner, sans nécessairement en partager l’ésotérisme, nombre de vigneron.ne.s «nature» décident d’abandonner tout usage d’intrants (74 produits et techniques sont autorisés de nos jours). Difficile pour autant d’entrevoir là une définition rationnelle et scientifique du vin «nature», l’empirisme et la sensibilité de chacun prévalant. Christelle Pineau vient de nous introduire dans la nébuleuse qui entoure la création de cette spirituelle boisson aux multiples racines.

Une chaîne d’affects

De retour au présent, face à l’incapacité des labels (AB, Nature et progrès, Bio cohérence, France vin bio, Demeter, Biodyvin) à enserrer ces pratiques subjectives dans un cahier des charges, la chercheuse nous emmène à sa suite sur le terrain. À défaut de parvenir à une définition théorique, ce sera en observant, interrogeant, compilant les usages et les exemples, qu’une cartographie entre terre et pensées pourra voir le jour. Nous retrouvons alors le caractère anthropologique de la démarche de Christelle Pineau, qui n’est pas sans faire penser à celle du dessinateur Etienne Davodeau parti étancher sa curiosité dans les vignes de Richard Leroy dans la bande-dessinée Les Ignorants. Après un chapitre reproduisant les notes et observations effectuées lors de séjours chez une vigneronne qui peut surprendre par son caractère plus «contemplatif», l’auteure s’entoure, pour continuer d’explorer cet OVNI (Objet viticole non identifié), de nombreuses références aux sciences sociales. Donnant de nombreux reliefs aux pratiques «naturelles» de ces vigneron.ne.s, des auteur.e.s aussi divers.es que Claude Lévi-Strauss, Marcel Mauss, Julia Kristeva, Descartes, Edgar Morin, Philippe Descola, Françoise Héritier, etc sont convoqué.e.s pour expliciter ou mettre en relation ces expériences individuelles avec certaines façons d’être au monde. Se questionnent alors les notions de progrès, de l’asservissement de la nature, de l’uniformisation des procédés et des goûts, de la production, de la transmission, de la solidarité, etc. Loin de ne s’arrêter qu’à la constitution biologique d’un vin «nature», Christelle Pineau démontre comment cette démarche s’inscrit dans une vaste remise en cause des cadres imposés autant au niveau des AOC et de la politique agricole que des genres, en passant par l’encadrement économique de toute production.

Somme d’une fertile et bouillonnante recherche où les sulfites fréquentent l’écoumène, l’homme nu et l’animal-machine, La Corne de vache et le microscope témoigne d’une démarche qui ne saurait se limiter à la seule filière vitivinicole. À travers cette action de remettre du vivant dans les vignes, l’idée d’une réciprocité entre l’être humain et son environnement se réactualise et invite à s’inscrire dans un «hédonisme altruiste» (p.215).

La corne de vache et le microscope, Christelle Pineau, Éditions La Découverte, 2019, 234 pages, 20 euros