Un clown blanc part sur les traces d’une chanson de geste du XIème siècle, considérée comme le premier texte français de l’Histoire. Jean Lambert-wild propose, dans une version traduite et condensée par ses soins, d’explorer en une petite heure la deuxième partie du poème épique : la bataille de Roncevaux. À découvrir au Théâtre de la Tempête jusqu’au 19 juin.

Peut-être moins connu de nos jours que L’Iliade et L’Odyssée, La Chanson de Roland n’en reste pas moins une œuvre qui a considérablement influencé la production culturelle européenne. Constituée de milliers de vers en décasyllabes, dont il existe de multiples versions tant sa transmission était principalement orale, elle représente le parangon de la chanson de geste, épopée militaire fantastique qui mêle, sans se soucier des étiquettes, le tragique au comique. D’un côté il y a donc cette histoire symbolique d’un entêtement et d’un honneur qui cause la perte (de Roland, chevalier de Charlemagne), et de l’autre ce spectacle total que doit être son récit. Tous les ingrédients sont réunis pour réaliser une pièce vive, riche, variée et fourmillante de résonances. Le vieux français modernisé tout en en conservant la versification, et la chanson peut débuter.

Barbe fleurie, sourcil unique, visage maquillé de blanc, Gramblanc (Jean Lambert-wild) fait son apparition sur scène accompagné de deux poules et d’une ânesse. Le clown blanc a des allures de professeur autoritaire. Il interroge vertement le public sur ses connaissances, et semble prêt à sévir en cas de bavardages. Mais cette sensation de verticalité enseignante se dissipe rapidement quand il se met à incarner Turold, écuyer poète de Roland. Le professeur disparait au profit du conteur. Dès lors tout semble bon pour transporter son audience : le rythme des phrases, les mimes, les modulations vocales, les incursions du contemporain, la musique. Un simple bâton de bois devient l’épée Durandal. Une maquette digne de Méliès illustre un voyage dans la Lune à la recherche de ce qui pourrait raisonner Roland. Une ânesse devient un destrier. Un tapis rouge, le champ de bataille de Roncevaux. Jean Lambert-wild fait feu de tout bois pour vivifier ces vers au rythme déjà trépidant. Conviviale, c’est avec enthousiasme qu’est interprétée d’un côté, écouté de l’autre, cette histoire drôle et tragique à la fois.

Mille années de distance n’y paraissent pas tant cette violence, cette vanité et en même temps cette nécessité d’entraide n’ont pas disparu au XXIème siècle. En ce sens, il ne faut que quelques instants pour réaliser que les deux derniers mots chuchotés par Gramblanc ne sont pas issus du vieux français mais bien de notre présent : « Marioupol », « Donbass ». Et les lumières se rallument après une heure cruellement courte.

« La Chanson de Roland »
de Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra, Marc Goldberg
traduction, adaptation et écriture Marc Goldberg, Jean Lambert-wild, Catherine Lefeuvre
avec Jean Lambert-wild, Aimée Lambert-wild accompagnée de l’ânesse Chipie de Brocéliande, Vincent Desprez et ses poules Suzon et Paulette

au Théâtre de la Tempête, Paris, jusqu’au 19 juin.

* crédit image : Tristian Jeanne-Valès