Serait-ce possible qu’une partie grandissante de l’humanité laisse proliférer un virus depuis bientôt un siècle tant il paraît bénin ? Ingénieur, anciennement employé par Renault, Laurent Castaignède ouvre le débat dans un percutant essai : La bougeotte, nouveau mal du siècle ? aux éditions Ecosociété.

Pollution, dérèglement climatique, délocalisation, covid-19, tous ces effets délétères sur l’avenir de l’humanité ont une cause commune : la mobilité toujours plus accrue des êtres humains et de leurs productions. Pour autant, alors même que des virus trouvent de plus en plus d’occasion de mutations au fil d’échanges à travers le globe, le déplacement ne cesse d’être chanté comme une voie du bonheur humain. Jusqu’où ?

Dans la première partie de l’ouvrage, Castaignède compile les « symptômes de la bougeotte », sporadiquement mais régulièrement rappelés depuis les années 60 avec l’émergence de l’écologie politique : expropriations, destructions d’habitats naturels, exploitations des ressources naturelles et humaines, pollutions, accidents, développement épidémique, etc.

Une fois cet ensemble de données présentes à l’esprit, l’auteur remonte la chaine causale pour en explorer les origines historiques. L’on découvre ainsi que les voitures construites dans les années 30 consommaient quasiment la même quantité d’essence que les voitures actuelles, ceci s’expliquant par l’augmentation toujours plus grandissante du confort proposé (pensons à la récente apparition des SUV). Mais aussi que concernant l’aviation, les constructeurs ont volontairement privilégié la propulsion à réaction plutôt que les modèles à hélices, doublant de ce fait par deux la consommation en carburant par passagers et faisant apparaître les sinistres chemtrails. Chemin faisant se découvre l’idéologie politique à l’œuvre derrière ces décisions.

Que penser ainsi d’un pays comme la France qui a plus de routes que de logements ? Où les anciens quartiers historiques sont détruits pour agrandir les voies d’accès ? Où l’espace public devient un lieu de parking de véhicules privés ? D’un système qui exclut le loisir du travail pour qu’il devienne un objet de consommation ? D’une ville qui incite les banlieusards à démultiplier les distances du quotidien plutôt qu’à réduire le temps de parcours ? Tout semble fait pour diviser et éloigner les lieux de vie (travail, logement, loisirs) afin de convenir au mythe de «l’hommauto», chauffeur de lui même pour accéder à des lieux impossible sans véhicule, et sans donc avoir consommé préalablement (voiture, essence). Résultat : « L’efficacité grandissante des transports a alors largement contribué à éloigner l’horizon des envies et à délaisser la proximité ». Mais, le temps étant une denrée limitée, qu’y-a-t-il à gagner dans cette fuite en avant ?

Plutôt que de fuir son quotidien, d’en déléguer son entretien et de perdre par-là en autonomie (lire à ce sujet Terre et Liberté d’Aurélien Berlan), Castaignède propose dans sa dernière partie de se rapprocher de son territoire de vie en retrouvant « le temps long, celui de la curiosité, de l’expérimentation, de l’émerveillement ». Temps, qui mis à profit, invite à réfléchir aux discours publicitaires vantant cette course effrénée autour du globe, mais aussi à questionner les avantages financiers accordés à certains types de transports. Alors que le solutionnisme technologique a toujours autant le vent en poupe (les avions zéro carbone, les SUV électriques), l’auteur conclut son ouvrage en vers et invite à prendre possession de notre mobilité, loin des règles financières qui la structurent. Se dessinera alors peut-être à l’horizon des déplacements qui ne concerneront pas seulement des perspectives humaines.