Des CRS au théâtre. Non pas devant pour en gérer l’accès mais sur scène face aux spectateur.ice.s. Comédien.ne.s ? Fiction ? Quid de la représentation ? La Beauté du geste vient créer une zone trouble entre le théâtre et le réel.

Trois hommes et deux femmes attendent entre deux gradins. Peu à peu les voilà pris en étau (nasser) par les spectateur.rice.s dans un dispositif bi-frontal clôturé d’un côté par une forêt de branches et de plaques de verre, et de l’autre, par un mur de projecteurs allumés. Le piège se referme. Alors qu’il.elle.s trouvent le moyen d’obstruer la lumière inquisitrice, impossible d’échapper aux yeux du public. Deux options se profilent : répondre aux attentes de ce dernier et jouer la comédie, ou s’équiper et se préparer aux assauts de ces regards braqués. Qui est à la manœuvre dans cette relation ?

Casqué.e.s, équipé.e.s, protégé.e.s, armé.e.s, il.elle.s commencent leur entraînement. Course-poursuite, maniement du tonfa, usage de gaz lacrymogène, immobilisation au sol, de vrais exercices de combat ont lieu sous nos yeux sans qu’aucuns mots ne soient échangés. Mais que peuvent-ils.elles bien dire loin de leur théâtre d’opération habituel ? Pure esthétique des corps ou tentative d’appropriation/compréhension de ses outils ? Puis, alors que nous étions cantonner à ce rôle d’éléments exogènes, nous passons soudainement le cordon de sécurité. En faction alternativement face aux deux gradins, les cinq CRS se mettent à parler. Des données sur leurs conditions de travail, des chiffres comme celui sur le nombre total de CRS en France sont égrenés. Mais dans quel(s) but(s) ? Mieux connaitre son adversaire ? Cela sous-entendrait que le théâtre et ses participant.e.s (artistes et spectateur.rice.s) sont par nature en opposition face aux forces de l’ordre. À moins que ça ne soit pour questionner la politique du maintient de l’ordre (lequel ?) du gouvernement actuel ?

Alors que ces interrogations étaient jusque là cantonnées aux pensées du public, la scène se transforme avec fracas en salle d’audience. Un CRS devenu procureur fait son entrée, agence l’espace avec des tables et installe une barre d’appel. Puis c’est au tour d’un autre CRS, juge à présent, de faire son entrée. La salle tout entière se trouve prise à partie en étant accusée d’avoir participé à cette charge théâtrale contre une branche de l’appareil d’état. Alors qu’il n’y a plus de traces des cinq CRS, les témoins, comme les questions, défilent à la barre  : le théâtre est-il un espace public ? est-il responsable du comportement futur de son public ? a-t-on le droit de tout y dire et de tout y faire ? comment est-il financé ? quel(s) type(s) de soutiens le public apporte-il en assistant à une représentation ? Etc. Se dessine au fur et à mesure de ce développement méta-théâtral la relation de l’art et du politique.

C’est dense, riche, pleins de rebondissements, de fulgurances, de références. Le théâtre n’est pour autant pas étouffé par la dimension intellectuelle. On rit, on observe avec amusement les changements de costumes et les nouveaux personnages prendre vie. Alors certes il est difficile de tout retenir (est-ce le but ?) et la pièce peut paraître un peu longue par moment (2h30 non stop) mais nous quittons la salle avec un supplément de conscience face à notre venue dans pareil lieu.

« La Beauté du geste »
Conception Nathalie Garraud, Olivier Saccomano
Texte Olivier Saccomano
Mise en scène Nathalie Garraud
Avec Mitsou Doudeau, Cédric Michel, Florian Onnéin, Conchita Paz, Charly Totterwitz