Rye Curtis signe avec Kingdomtide un premier roman mystique, remarquable et humain. Dans la forêt de Bitterroot, au cœur des montagnes du Montana, l’auteur nous révèle toute la douleur de l’être humain à travers ses personnages hauts en couleur et désaxés.

Cloris Waltrip ne s’attendait pas à passer autant de temps dans les montagnes du Montana. Ni à y connaître de telles épreuves. Livrée à elle-même dans cette nature impitoyable, Cloris Waltrip, 72 ans, va devoir se battre pour sa survie…

Bonne étoile, forêt et survie

Ce 31 août 1986 devait être pour Monsieur et Madame Waltrip le départ vers un séjour reposant dans le Montana. « Notre pasteur et sa femme ont fait un séjour fabuleux ici. On s’est dit qu’on se louerait une cabane, qu’on pêcherait un peu, et puis qu’on rentrerait chez nous. Ce qui est sûr, c’est que nous devons être de retour chez nous d’ici jeudi. » Malheureusement, l’escapade de quelques jours tourne au drame dès le départ. L’avion dans lequel le couple a embarqué s’écrase. Seule Cloris Waltrip survit au crash. Unique survivante, son premier réflexe est d’essayer de contacter les secours grâce à la radio de l’avion. Après de longues heures d’attente sans réponse, elle se résigne. Dans sa solitude, elle se demande combien de temps elle pourra tenir dans cette forêt et se remémore sa vie avec son compagnon de toujours, Monsieur Waltrip, qui même mort reste présent dans son cœur et son esprit. C’est un temps d’introspection profond pour notre héroïne.

Survivre dans cette forêt inhospitalière n’est pas chose aisée et on peut émettre des doutes sur les chances de survie d’une personne âgée dans un tel environnement. Ce n’est alors sans compter cette présence mystérieuse, d’abord fruit de l’imagination de Cloris, puis par la suite, homme masqué des montagnes, qui l’aide à survivre tout au long de son périple : « Une odeur âcre me réveilla au matin. Vous ne me croirez peut-être pas, parce que je suis une drôle de vieille femme […] lorsque j’ouvris les yeux, je vis une belle grosse truite posée sur un rocher. Un petit mot y était accroché […] il disait : Descendez la rivière. » Il faut croire que les nombreuses prières de Cloris ont été exaucées et qu’une bonne étoile semble veiller sur elle. Cependant, au fur et à mesure de son chemin le long de la rivière, Cloris va se demander si ce n’est plutôt pas un démon qui se charge de la maintenir en vie tant elle souffre. A moins que ce ne soit l’esprit maudit de ces montagnes ?

S’accrocher à la vie

Si la ranger Debra Lewis n’a pas pu répondre à temps à l’appel au secours de Cloris, elle l’a pourtant bien reçu et s’est mise en tête de la retrouver coûte que coûte, morte ou vive. Ses collègues, Claude Paulson, le chef Gaskell, Pete, Bloor et sa fille Jill, sont contre. « Ca fait maintenant trois jours qu’on survole la zone sans repérer le moindre signe d’eux. Ils ont disparu depuis près d’une semaine. Même si par extraordinaire ils avaient réussi à survivre à l’impact, il y a peu d’espoir qu’ils aient pu survivre tout ce temps seuls dans ces montagnes. »

Pour l’équipe de rangers, le constat est sans équivoque : une femme de cet âge ne peut survivre plus de deux jours dans les montagnes, ce n’est donc pas la peine de courir à la chasse au cadavre. L’expédition pour retrouver les corps peut attendre que la tempête de neige, qui s’abat actuellement sur le Montana, se calme. Qui plus est que ces montagnes ont pour réputation d’être hantées par le fantôme de Cornelia Akersson, un spectre qui terrifie comme fascine les habitants : « Le foutu fantôme que Claude veut traquer, dit Lewis. Il bouffe les langues, les cheveux et les couilles des gens. »

Malgré le mince espoir de retrouver Madame Waltrip, Lewis refuse d’abandonner les recherches, quitte à mettre son équipe en danger.

Tout le long du roman, on alterne à chaque chapitre l’histoire de Cloris et l’histoire du ranger Lewis et de son équipe. Les deux ont leur intérêt au récit final. Avec l’histoire de Mme Waltrip, on a une vision de la vie centrée sur la bienveillance et le respect tandis que du côté des rangers, on a une vie plus tumultueuse, brisée, où chacun est soumis à ses propres addictions. Le personnage de Cloris est touchant. Quand on la lit, on sent toute la bonté, la gentillesse et la pudeur qui émane de cette personne : « J’ai cessé de formuler le moindre jugement sur quiconque, homme ou femme. » On a l’impression d’entendre une histoire comme nos grands-mères en racontaient autrefois et c’est très agréable ! Si vous aimez le nature writing et les textes qui contiennent un peu de folie et de mystère, Kingdomtide est le titre qu’il vous faut.

« Kingdomtide », Rye Curtis (traduit par Jacques Mailhos), éditions Gallmeister, 395 pages, 24 euros.