Suzanne, jeune femme qui intervient dans une école primaire une fois par semaine, demande à ses élèves de choisir un objet de leur maison et de raconter l’histoire liée à cet objet, que ce soit la leur ou celle d’un des membres de leur famille. Elle ne s’attend pas à ce qu’Arsène, élève discret du dernier rang, va lui raconter.

Objets et histoires de famille

Suzanne est ravie des objets choisis par ses élèves, tous très divers, des objets qu’on a tous chez soi. Mais son attention est retenue par celui d’Arsène : la photo d’une valise avec des sangles, au cuir abîmé. L’adolescent n’a ramené qu’une photo, l’objet étant trop gros pour être transporté, mais il s’y cramponne. Suzanne comprend alors que l’attachement d’Arsène à cet objet est bien différent de celui des autres.

L’enfant est timide, le dialogue est difficile à établir pour la jeune femme. Mais le lecteur, lui, a déjà un aperçu de ce que signifie cet objet pour Arsène : c’est la valise qu’il a emmené avec lui lors de son départ du Rwanda. Son seul compagnon. Tout ce qui lui reste de sa famille et de son pays natal. La construction du livre en deux récits qui se croisent et s’entremêlent, l’un écrit en italique, nous permet de suivre l’histoire de cet orphelin qui, à l’âge de huit ans, a dû quitter son village rwandais complètement détruit.

Nous assistons aux errements d’Arsène dans la nature sauvage. Le jour il marche, sa valise à la main, et la nuit il dort, recroquevillé dans sa valise. Au fil de ce récit, le lecteur est bouleversé par le calme de ce petit tutsi qui fuit le génocide. Et quel ne sera pas l’étonnement de Suzanne lorsque l’enfant s’ouvre finalement à elle et lui demande d’écrire pour lui son histoire.

Raconter le passé pour l’accepter

Entre les deux personnages se noue donc une relation spéciale : Arsène parle, parfois cherchant ses mots, et Suzanne écoute, attentive, prenant des notes. Mais au fur et à mesure de leurs rencontres, la jeune femme n’a plus besoin de noter ce que lui dit l’enfant, elle vit avec lui son récit. Le lecteur comprend ainsi que le récit en italique des aventures d’Arsène est écrit par Suzanne, avec ce « tu » qui réussit à nous impliquer totalement dans une histoire qui nous était étrangère.

En parallèle, Suzanne nous raconte aussi son histoire. Celle d’une petite fille marquée par la disparition de son père, qu’elle n’accepte pas. Elle continue à faire brûler le tabac dans la pipe de son père, espérant le faire revenir. Elle étale sur son visage sa mousse à raser et nettoie avec précaution ses rasoirs, retrouvant des odeurs chéries. Elle parcourt les couloirs de leur appartement à la recherche de souvenirs. Mais le déchirement intervient lorsque sa mère décide de déménager. L’enfant doit donc se séparer de la seule chose qui maintenait son père en vie.

Le lecteur suit Suzanne, qui à travers les récits qu’elle demande à ses élèves, revit son histoire, son enfance. Un pèlerinage qui lui permettra d’accepter, trente ans plus tard, la mort de son père. Arsène, l’écriture de son histoire, permet à la jeune femme de tourner la page, de laisser partir son père. Raconter pour exorciser.

Une prose bouleversante, toute en émotion. Une réflexion sur les bienfaits de l’écriture. Un enseignement pour tous ceux qui ont du mal à vivre avec leur passé : l’importance de s’ouvrir aux autres, de raconter. Arsène, tout comme Suzanne, à la fin de l’expérience, aura appris à vivre dans le présent, reléguant la valise sur une étagère du passé. Il n’aura plus jamais peur de la nuit. Sans jamais oublier son histoire.

J’ai longtemps eu peur de la nuit, Yasmine Ghata, Edition Laffont, 216 pages, 16 euros