C’est quelques mois après la publication de son premier roman Il y a longtemps que je mens que nous avons rencontré Alexandre Brandy. Il a accepté de revenir avec nous sur l’histoire qui sert d’intrigue à son roman : les impostures qui ont mené au braquage d’un hôtel particulier puis à l’incarcération du jeune homme. Entre quête d’identité et force de la littérature, Alexandre Brandy nous raconte comment il a menti et berné des centaines de personnes, pour finalement trouver sa place dans le rôle d’écrivain.

Qui est Alexandre Brandy, à la fois enfant réservé, jeune homme imposteur et écrivain ?

Je suis écrivain, j’ai publié un livre qui est mon premier roman et qui parle de ce que j’ai fait bien avant. Il parle d’un épisode de ma vie, en l’occurence des impostures qui ont duré six mois, un braquage qui a clos les impostures et un passage en prison. J’ai quitté l’école à 16 ans dès que j’ai pu, je n’ai pas fait d’études, j’étais une sorte de cancre. Et après j’ai découvert le théâtre, presque par hasard mais pas vraiment puisque les impostures étaient déjà du théâtre. J’ai donc intégré l’une des dix écoles nationales d’art dramatique, que j’ai quitté assez rapidement, et ensuite je me suis mis à préparer ce roman. J’y ai pensé pendant un certain temps et quand je me suis senti prêt, je l’ai écrit.

Pourriez-vous faire un petit résumé du livre pour ceux qui ne l’ont pas encore lu ?

C’est un jeune homme, un narrateur qui a 20 ans, qui vit encore chez sa mère, qui par ennui, par désoeuvrement, se met à jouer, à se faire passer pour d’autres, en l’occurrence le neveu d’Hariri d’abord, celui de Kadhafi ensuite, et celui d’Assad pour terminer. Et avec ces noms d’emprunt, il entre dans des agences immobilières qui lui permettent de visiter des châteaux, des hôtels particuliers, de magnifiques appartements. Il découvre ainsi la capitale par ce jeu et cette imposture. Il s’en lasse au bout d’un moment parce qu’il a fait le tour de Paris, et l’ennui le reprend. Alors pour mettre un terme à ces impostures, il décide un jour de braquer l’un des hôtels particuliers qu’il avait visité. Il se fait arrêter par la police dix jours après, il est condamné à deux ans de prison ferme et il sort au bout de seize mois.

Le braquage n’était pas quelque chose qui vous était venu au départ, et finalement vous l’avez fait parce que vous vous ennuyiez de nouveau, c’est ça ?

Non, je n’y pensais absolument pas. J’étais arrivé à un nouvel ennui qu’il fallait rompre à nouveau. L’idée de départ c’était le jeu, de m’amuser. Je voulais d’abord visiter la région qui était celle où ma mère vivait, dans l’Oise, et j’ai ensuite continué le même jeu à Paris, jusqu’à visiter tout ce qu’il y avait à vendre. Et je ne pouvais pas décemment retourner chez ma mère, j’avais envie de découcher. Et la meilleure façon de découcher, c’était de commettre un acte spectaculaire… Et ça a été le braquage de cet hôtel particulier que j’ai visité trois fois. Quand j’ai endossé le nom de Kadhafi, je savais que ça finirait par un braquage !

C’est exceptionnel finalement, ce qu’un nom permet de faire…

Oui, et c’est effectivement un roman sur le nom, sur l’identité et sur la force d’un nom. Les noms que j’empruntais valaient davantage que les millions de dollars que je prétendais posséder. Dire ce nom simplement me permettait de ne présenter aucun papier, c’était un sésame. C’est tellement gros que ça ne peut être que vrai (rires). La force du roman repose sur le nom : comment le narrateur reprend son identité – ou tente de le faire –, le roman se termine sur un imparfait – « je sortais » – qui suspend l’action mais qui ne résout rien. Cette quête identitaire est une quête universelle, moi je l’ai fait de cette façon mais chacun essaye de se trouver dans la vie.

Comment avez-vous vécu l’écriture du roman ensuite ? Est-ce un retour sur expérience, sur ce que vous aviez fait ?

Il m’a fallu du temps pour que je puisse voir un narrateur, et que le je soit à nouveau un autre. C’était amusant d’y retourner, d’essayer de voir ça avec de la distance, parce qu’à l’époque je n’étais pas conscient de cette blague et je ne me rendais pas compte que les gens avaient été bêtes… Que cette femme ait pu m’ouvrir trois fois de suite sa chambre forte, ça paraît fou ! L’écriture du roman a permis de me décentrer, de m’excentrer, et de revenir sur une période qui n’a finalement duré que six mois. Y revenir dix ans plus tard, c’était curieux et c’est comme si je revoyais un autre.

A la lecture du roman, j’ai eu l’impression que l’escroquerie et sa réussite étaient une forme de revanche sur votre enfance, et c’est pour ça qu’il était important de vous faire arrêter par la police. Est-ce que c’est le cas ?

Il y a quelque chose de ça, je me suis toujours senti inadapté au monde, je ne me suis jamais senti capable d’y être pleinement. Je me suis aussi prouvé quelque chose à moi-même, je me suis dit « je ferai quelque chose que vous serez incapable de faire ». J’avais envie de faire quelque chose qui relevait de l’exploit, et j’étais assez fier quand la BRB (Brigade de Répression du Banditisme) m’a arrêté, que ce soit une unité d’élite, ça rendait la chose encore plus importante ! Ma mère a même eu du mal à y croire, il a fallu qu’en prison je lui dise que c’était bien moi, tout seul. J’ai toujours été un très grand timide, quand j’étais petit et que ma mère me demandait d’aller chercher le courrier, il me fallait un quart d’heure pour descendre les quatre étages de l’immeuble, j’avais peur de croiser quelqu’un. Et donc quand les policiers ont dit à ma mère que son fils s’était fait passer pour Kadhafi, pour Assad, qu’il avait menti à des centaines de personnes, ça lui paraissait inconcevable, elle ne reconnaissait pas son fils.

Je ne sais pas si c’est de l’ordre de la revanche, mais c’est en tout cas comme un enfant qui fait des bêtises pour se faire remarquer. C’est peut-être une envie d’exister aux yeux des autres, par le mal ou par la bêtise, mais exister. Se faire arrêter pour exister… Finalement, j’ai passé seize mois en prison, et c’est peut-être là que j’ai été le plus longtemps au même endroit. Mon père était militaire, nous avons sans cesse déménager, et se faire arrêter c’était aussi le premier sens du mot : être arrêté quelque part. Et c’est pour ça que se dégage de la prison une certaine sérénité, je m’y sentais plutôt bien, j’avais un petit endroit à moi composé de quelques livres et des souvenirs. Et puis en faisant le braquage, je me suis aussi dit « tu ne retourneras pas chez ta mère » (rires).

Comment avez-vous vécu la publication du roman ? Quel impact a-t-elle eu sur l’image que vous aviez de vous et que vous pensiez renvoyer ?

J’ai envoyé mon manuscrit par la poste, je ne connaissais personne, et quand mon éditrice m’a appelé, je pense que ça a été le coup de fil le plus important de ma vie : c’est elle qui m’a tiré du néant et qui m’a mis dans la lumière où je suis maintenant. Mais je n’ai pas réussi à jouir complètement de la sortie de ce livre, j’ai encore du mal à être Alexandre Brandy… Je sais qui est Alexandre, c’est moi, c’est le narrateur du roman, mais d’avoir vu mon nom sur la couverture du livre, de l’avoir entendu à la radio, c’était curieux et c’est sans doute encore un autre. C’est comme si c’était seulement l’écrivain qui avait été heureux et fier de la sortie du livre et de son accueil, mais c’est comme si ça ne m’avait pas touché, moi au fond, Alexandre l’enfant que je suis sans doute resté.

Pensez-vous que vous serez un éternel ennuyé, dans tout ce que vous ferez ? Finalement, la posture d’écrivain est-elle un autre je, autre que l’enfant timide ou celui qui a fait les impostures ?

Pas vraiment, parce que l’écriture permet de retrouver tout ça, de récupérer ce je multiple et d’en faire quelque chose, c’est la force de la littérature. On est tous multiples d’une certaine façon, et je pense être à ma place précisément quand je lis ou quand j’écris. J’ai toujours beaucoup lu et le geste d’écrire est venu après. Et je crois que c’est beaucoup d’angoisse et d’inquiétude, plutôt que de l’ennui, même si l’ennui est terrible, c’est un mal éternel… Finalement, la sortie du livre a été une période assez bizarre, j’ai rencontré beaucoup de personnes mais je crois que paradoxalement, je ne me suis jamais senti aussi seul.

Maintenant que vous avez tiré un trait sur cette expérience en y mettant un point final grâce au livre, pensez-vous que l’ennui va revenir ? Avez-vous des projets, peut-être la rédaction d’un autre roman ?

Oui oui, j’y suis déjà, c’est là que je suis à ma place et où je suis bien. Il y a des gens qui m’ont dit que j’avais écrit mon roman il y a douze ans finalement, quand j’ai fait mes impostures. Je voulais vivre une aventure.

La prison a-t-elle assouvi une forme de besoin de reconnaissance ?

Oui, de façon négative : au lieu de réussir des études et d’être diplômé, je suis allé dans le négatif. Je voulais absolument aller en prison, ça faisait partie de mon parcours, c’était délibéré. Mon avocat a tenté de me l’éviter pendant un moment, mais moi je voulais y aller. J’avais tout fait pour, et je ne pouvais pas décemment rentrer chez ma mère après ça.

Malgré votre titre Il y a longtemps que je mens, vous êtes complètement honnête avec vos lecteurs, notamment sur votre psychologie et votre absence de remords. Est-ce la prison qui vous a permis cette honnêteté ? 

Paradoxalement, c’est la prison qui me permet d’être honnête, le mensonge permet de dire une autre vérité. Je suis assez franc et honnête dans ce roman, le titre est presque trompeur. Bon, je continue à mentir, il y a évidemment des scènes arrangées dans le roman, mais pour ce qui est des ressorts, des impostures et des souvenirs d’enfance, tout est vrai. Mais la prison c’est là où le narrateur ne peut plus mentir, il est démasqué, il est un numéro d’écrou et il est nu, sans son costume. Dans mon prochain roman, je m’intéresse à une personne qui est arrêtée et ne peut plus mentir non plus. J’aime bien ce moment où on ne peut plus mentir, où on doit dire la vérité, et la littérature permet ça aussi, bien que ce soit toujours de la fiction. Patrick Modiano, un auteur que j’aime beaucoup, s’est mis à écrire très jeune et il disait que c’était la seule façon de se faire entendre des adultes. La chose écrite permet de prendre la parole et de dire « écoutez-moi, j’ai des choses à raconter ». Il y a eu quelque chose de très agréable au moment de l’arrestation : dire ce que j’ai fait, d’abord aux policiers, puis au juge, et dix ans après, au lecteur. Je crois que l’écrivain a toujours quelque chose de l’enfant quand il écrit, dans sa façon de se faire écouter.

Et comment tout cela a été accueilli dans votre famille ?

Ma mère a été très fière de la promotion, de m’entendre à la radio et de lire les articles. C’est une forme de fierté et peut-être aussi de soulagement de se dire que son fils a enfin trouvé quelque chose dans lequel il est bien et qu’il continuera. D’un certain sens, je suis sauvé pour elle. Elle est à la fois fière et rassurée, elle a bien conscience qu’il est très peu probable que je retourne un jour en prison… ou alors pour un autre roman (rires).

On dit souvent qu’on reflète ce qu’on lit. Que lisez-vous en ce moment ?

En ce moment, je fais des recherches donc je relis Paris est une fête d’Hemingway, parce que je m’intéresse au Paris des années 20-30, jusqu’à l’armistice de 1940. Je lis des chroniques, des livres d’histoire, des témoignages, j’ai envie de retrouver ce Paris-là. Récemment, j’ai lu Le Fracas du temps de Julian Barnes, une très belle biographie romancée du compositeur russe Dimitri Chostakovitch que je ne peux que conseiller.

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr