Présenté dans la compétition officielle française du dernier Champs-Élysée Film Festival, Merrick a fait sensation prouvant que le cinéma de genre n’était pas enterré (critique à revoir ici). Son réalisateur Benjamin Diouris accompagné de l’actrice Marie Colomb qui interprète le rôle d’Esther et Tommaso Marzotto, producteur du film reviennent sur cette folle  aventure ainsi que sur leurs premiers pas dans la cour des grands. Qu’ils ont effectué main dans la main.

Le festival vient de se terminer. Comment s’est déroulé cette folle semaine et  quel est votre bilan personnel à tous les 3 ?

Marie –  Ca s’est très bien passé. C’était mon premier festival comme spectatrice et actrice professionnelle. Une grande première pour moi.

Benjamin – J’ai passé une superbe semaine. J’étais heureux de présenter Merrick au public dans une salle aux conditions optimales qui se rapprochaient de ce qu’on avait travaillé en studio. La démarche du festival est très encourageante et permet au cinéma indépendant d’être sur le devant de la scène. Ca donne de l’élan pour la suite.

Tommaso – Je trouve que c’était une semaine qui avait du style, et que le festival était très élégant que ça soit dans son esthétique ou dans l’organisation, ce qui a permis à Merrick de trouver sa place.

Présenter pour la première fois, Merrick a fait sensation auprès du public lors des avant-premières qui affichaient salle comble dans une ambiance électrique. Pour vous, le pari était-il réussit ?

Benjamin – Je pense que le film a trouvé un début de public avec cet engouement, même si on ne peut jamais prévoir ce qui va se passer. Cela vient, selon moi, du fait que se soit un film particulier, qui sort des sentiers battus tant en terme d’image que de mise en scène, et qui raconte une histoire à travers le langage cinématographique.

Tommaso – Je pense aussi que son contexte de production, fait avec des moyens indépendants, hors des financements classiques a suscité l’intérêt.

Justement Merrick détone par son genre. C’est un film qui se passe dans un monde post-apocalyptique. Comment s’est passée la genèse du film ?

Benjamin – Quel que soit le domaine, il est important que la diversité existe pour satisfaire un maximum d’envies. C’est toujours dommage que dans un domaine artistique, on ne voit qu’un seul type de genre. Durant la genèse beaucoup de producteurs nous disaient qu’il fallait laisser le genre post-apocalyptique aux américains : « faites plutôt une comédie  faites ce que vous savez faire… » Du vrai racisme (rires) …alors que nous avions des envies de couleurs, d’ambiances, de sons… de raconter une histoire qui sorte de l’ordinaire. J’aime la solitude, le lyrisme des films post-apocalyptiques qui font rejaillir les éléments naturels.

Tommaso – Ce que j’ai vu en terme de production, c’est l’envie de faire quelque chose de différent et de le faire directement en long métrage. C’était le pari atypique du projet. C’est ce qui les intéressait et ce qui m‘a passionné. Pour ma part c’était mon premier long métrage en tant que producteur. Mon associé Jonathan Solal Khayat m’a présenté Mickaël Etrillard (interprète de Stan et également producteur délégué du film ndlr) qui m’a passé le scénario. Leur façon de parler du projet m’a convaincu. Puis j’ai rencontré Benjamin qui m’a transmis sa passion. Cette passion s’est renforcée avec l’arrivée de Marie.

Comment s’est passé votre rencontre avec Marie et quel a été ton sentiment à la lecture du scénario de Benjamin ?

Marie – Au départ, c’est Jonathan, l’un des producteurs, qui a vu une photo de moi et qui m’a proposé de passer un casting. Anecdote particulière, je suis arrivée au casting sans connaître mon texte, chose ce qu’il faut absolument éviter. Et il n’avait pas du tout craqué sur moi…

Benjamin – Quand je t’ai vue arriver, j’ai vu juste une nana crevée qui ne connaissait pas son texte. J’ai failli te faire sortir après deux prises je crois …

Marie – C’est un peu près ça …  (rires)

Benjamin – Juste merci beaucoup au revoir. C’est en renvoyant les vidéos que j’ai trouvé qu’elle avait quelque chose qui crevait l’écran.

Marie – Du coup il m’a rappelée le soir en me disant « je veux te revoir demain, il y a truc chez toi par contre… apprends ton texte » J’ai passé une nuit blanche à apprendre mon texte plus celui d’un autre casting que j’avais aussi le lendemain. Quand il me revoit, il me fait jouer une scène de pleurs pour savoir ce que j’avais sous le capot…

Benjamin – En condition de tournage… (rires)

Marie –  À la suite de ce deuxième casting, j’avais le rôle ! Mais il me demandait si j’étais bonne en math.

Benjamin – J’ai posé cette question car Esther est un personnage très logique ce qui permettait de mieux comprendre les intentions de personnage. Ca s’est bien passé. Tu es nulle en math ?

Marie – Je n’en ai pas fait beaucoup vu que j’ai fait un Bac L option théâtre mais je me débrouillais. A la lecture de quelques scènes, j’ai tout suite craqué. J’ai su que je voulais être Esther.

(à gauche) Benjamin Diouris avec Marie Colomb (au centre) accompagnés de Mickaël Etrillard (à droite) lors de l'avant première de Merrick.
© Adeline Carrère

Comment es-tu devenue Esther et comment s’est passé la collaboration entre benjamin et ton partenaire Mickaël Etrillard qui joue Stan Merrick ?

Marie – Esther a quelque chose de très enfantin  et j’avais l’impression d’avoir perdu ce coté là à ce moment de ma vie, mais j’ai finalement retrouvé ce genre de facette.

Benjamin – Marie a beaucoup apporté au personnage d‘Esther. Elle  proposait une grosse palette de jeu – toujours juste – sur le tournage d’une prise à l’autre, ce qui permet au montage d’avoir beaucoup de liberté, tantôt joyeuse, tantôt sombre, tantôt terne. Il y a eu beaucoup de répétitions en amont, sur plus d’un mois avant le tournage. Avec Mickaël, on a construit le personnage de Stan à la manière des Daft Punk tous les deux pendant plus d’un an, en en parlant régulièrement. Son style se caractérise par trouver une justesse et ne plus en bouger. Il a une démarche très immersive dans sa façon de construire les personnages sur la durée. Une machine de guerre.

Comment s’est passée la préparation pendant ce mois avec tes comédiens ?

Marie – Déjà très bien.

Benjamin – Nous étions des « lève-tôt » pour pouvoir s’imposer une rigueur. Nous avions la chance de bénéficier du studio Pygmalion pour nos répétitions et tous les soirs je leur envoyais les séquences pour le lendemain. Puis c’était la technique classique des italiennes pour s’échauffer et ensuite travailler le dur des scènes. Nous avons essayé le plus de choses possibles pour pouvoir éliminer directement ce qui n’allait pas. Dès qu’on avait une piste qui nous plaisait, on essayait de l’optimiser. Ce qui nous a permis de gagner beaucoup de temps au tournage à la fois pour la mise en scène ainsi que pour Marie et Mickaël qui savaient où ils allaient.

Marie – Tu nous as fait faire un exercice. Avant les répétitions, il fallait que nous te donnions chaque intention. La question était « Dans quel état tu commences la scène et dans état tu la fini » …

Benjamin – Je leur demandais d’écrire un petit texte pour savoir quel était l’intérêt de la séquence pour eux. J’ai besoin  de savoir ce que les comédiens comprennent et ce que qu’ils peuvent proposer.

On sent que vous êtes très proches, que vous avez travaillé en famille. Même dans la vraie vie  je crois que vous êtes voisins. C’était important pour vous de faire vos premiers pas côte à cote ? 

Benjamin – C’était impossible de le faire autrement. Nous avions besoin de partager nos angoisses respectives tout comme se parler sans crainte, alors que pour la plupart c‘était leur premier film et que nous sommes assez jeunes.

Marie – On était dans le même bateau.

Benjamin – Exactement. Cette proximité nous a permis d’avancer. En même temps, on était tous amis mais on respectait la hiérarchie sur le tournage. Tout le monde connaissait son rôle. L’amitié n’empiétait pas sur le travail mais au contraire nous renforçait l’un l’autre.

On ressent cette synergie à l’image. Cette contribution de tous les départements au service de Merrick. Benjamin, comment as-tu géré ces contributions ?

Benjamin – Ce que j’aime beaucoup c’est qu’on surfe sur mes idées afin de me faire des propositions dans un sens que je pourrais valider pour les rajouter au film. Je ne suis pas maquilleur, je ne suis pas chef décorateur, j’ai des idées en tête mais j’ai pas la prétention de tout savoir faire. Le boulot d’un bon réalisateur, selon moi, c’est de ne pas se couper de ces propositions et qu’il y ait plein de cerveaux qui chauffent et qui tournent.

Marie – Tu écoutes c’est indéniable mais tu sais ce que tu veux. Par exemple le bonnet…

Benjamin – Tu veux parler « du bonnet » ?

Marie – Tout a fait. La costumière a proposé je ne sais pas combien de bonnets différents…

Benjamin – J’ai même demandé à la costumière d’en fabriquer certains pour tout avouer. Pour moi le bonnet était un personnage à part entière, lié à la personnification d’Esther. Le bonnet que j’avais fini par valider était un bonnet qu’elle avait fabriqué. Et le premier jour de tournage ça n’allait pas du tout. Donc on a pris le bonnet de Marie comme modèle.

Marie … que j’avais achetée pour le ski.(rires…)

Benjamin : … et  à partir de celui-ci, la costumière a fabriqué le bonnet parfait.

Tes références sont assez diverses  et englobent les grands films du genre post apocalyptique. Mais celle qui m’a le plus marqué, celle qu’on pas l’habitude de citer, vient du jeux vidéo à savoir Last of Us de Naughty Dog ? Le monde vidéo ludique a pour vocation de nourrir le cinéma ? 

Benjamin – J’en suis persuadé. Je pense que c’est un art à part entière et que les fresques comme Last of Us ou Zelda Ocarina of time  permettent une nouvelle grammaire narrative, une nouvelle façon de raconter une histoire. J’attends d’ailleurs Last of Us 2 avec impatience étant un geek de profession (rires)… Donc oui, je m’en suis beaucoup inspiré comme du cinéma de David Lean, pour son coté fresque justement ou d’Avalon de Mamoru Oshii – qui parle lui aussi de la réalité qui s’entremêle dans un monde virtuel, ainsi que de l’esthétique des films de Nicolas Winding Refn pour le travail sur les corps.

©Manon Adler
©Manon Adler

Dans ce monde pris dans une épidémie, Merrick  évoque la question du deuil de l’humanité  à travers des deuils personnels. C’est un sujet important pour vous ?

Benjamin – Merrick est un film qui cherche dans ce deuil du monde un moyen de se relever – d’où le parallèle  avec l’univers de la boxe. Le deuil est pour moi quelque chose d’optimiste qui permet d’outrepasser la douleur pour continuer d’avancer. Le personnage de Stan est très sédentaire au début du film et sa rencontre avec Esther va lui permettre de passer les obstacles de sa souffrance personnelle pour aller de l’avant.

Marie – Car Esther a grandi dans ce monde abandonné et même n’a connu quasiment que cet univers. La force du scénario vient  du choc de cette rencontre.

Tommaso – C’est aussi un sujet très universel. On est tous confrontés un jour, malheureusement, à la perte d’un être cher. Le monde post-apocalyptique était un prétexte à travailler cette question-là.

Benjamin – Un prétexte à la poésie, au lyrisme, aux ambiances et aussi une métaphore du monde ravagé du personnage principal. Le sujet est venu de lui-même au cours des versions du scénario et sans vouloir spécifiquement le traiter, il s’est imposé. Là on avait Merrick.

 Ce type de cinéma manque-t-il au cinéma français ?

Tommaso – Je pense que les producteurs et les distributeurs doivent comprendre qu’il y a un public énorme, friand du cinéma de genre. Mais vu qu’il y en a peu ou quasiment pas, le public passe à coté,  alors qu’avec les blockbusters américains de super héros, le public se rue dans les salles et fait parfois un triomphe à ces films. Le public voit le cinéma de genre, mais pas en salle. Il préfère le regarder sur son écran d’ordinateur ou sur des plateformes. Mais on n’est pas les seuls : toute l’Europe manque de films de genre. Concernant Merrick, nous avons beaucoup été contactés à la fin de la post-production par des gens de l’industrie, très intéressés par la singularité du film, qui nous conseillaient de l’envoyer dans des festivals. C’est un peu comme quand tu es au marché et que personne ne vend des pommes et que toi tu es le seul stand qui en propose. Donc je pense qu’il y a une attente autour de ce cinéma-là et que Merrick peut lancer ce mouvement.

Vous avez un distributeur ?

Tommaso – Pas encore. Nous avons été approchés par des gens qui étaient intéressés mais ce que l’on souhaite pour Merrick, c’est un distributeur qui soit 100% derrière nous. Ce qui symbolise vraiment pour moi le potentiel du film, c’est qu’on a eu deux boites chinoises qui nous ont demandé d’acheter les droits pour tourner un remake en anglais. Quand on sait que la Chine est devenue le premier marché du cinéma dans le monde, c’est gratifiant. Donc…

Marie – … Appelez nous.

Quels sont vos futurs projets à tous les 3 et  continuerez vous à travailler ensemble ?

Benjamin – Moi j’écris mon prochain long métrage que je proposerais à Jonathan, Mickaël et Tommaso, sans doute d’ici la fin de l’année. Vu que nous sommes maintenant rodés à l’exercice, ça ne peut donner qu’un meilleur résultat.  Il ne serait pas logique de ne pas continuer. Changer de partenaire peut être bénéfique, mais aussi catastrophique.

Marie – J’ai tourné un clip pour Dj Pone. Mais comme je n’ai pas d’agent, c’est difficile d’accéder aux castings. Donc ce sont les rencontres que je peux faire et les belles opportunités que je peux saisir qui me guident. C’est là qu’intervient la vie personnelle dans la vie professionnelle. Quand on voit comment ça a marché entre nous, pourquoi ne pas continuer ?

Tommaso – D’autant que maintenant, on s’échange les projets en fonction de notre actualité. J’ai pour exemple les bandes qui se sont formées dans la comédie américaine tels que Owen Wilson, Will Ferell, Ben Stiller etc.… et ça nous correspond bien. Personnellement, j’ai développé une confiance avec Benjamin et Marie sur ce projet et je sais que si j’ai un projet pour eux, je ne serais pas déçu.

Vous avez le dernier mot.

Benjamin,Marie,Tommaso – Allez voir Merrick  et merci beaucoup.

 

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