A l’occasion du Mama Festival, nous avons eu le plaisir de rencontrer le chanteur-compositeur canadien Louis-Jean Cormier pour parler musique, bien sûr, mais aussi amour et politique.

Pour la première fois en tournée en France, Louis-Jean Cormier est venu défendre à coup de blagues et de sourires espiègles son nouvel album, Les Grandes artères. On le retrouve tout sourire aux Trois Baudets, toujours accompagné de sa chère guitare et de son humour rayonnant. Un personnage touchant, haut en vie et en couleurs.

Alors, qu’est-ce que ça te fait d’être à Paris ?

J’ai une relation amour-haine avec Paris. Quand j’y suis arrivé la première fois, je trouvais ça envahissant, lourd. Puis finalement j’ai appris à découvrir cette ville formidable. En plus j’ai commencé à m’y faire des amis alors forcément… On se retrouve dans des bars, je traîne beaucoup dans le 18ème, autour d’Abbesses, de la Butte. Il y a plein de bons restaus dans ce coin (Rires). C’est un quartier hyper vivant, 24h/24 et avec le décalage horaire depuis le Québec, c’est pratique.

Tu as commencé à venir ici pour ta musique ? 

Oui, en fait je n’ai jamais voyagé pour voyager. Je trouve ça déplorable d’avoir fait pratiquement le tour du monde mais seulement pour la musique. Mais je vais me rattraper, je compte aller en Afrique bientôt, pour moi-même. Depuis 10 ans je suis papa, et vu que je voyage déjà beaucoup pour le boulot quand je rentre j’aime bien être avec eux.

D’ailleurs, pour ton premier album tu n’as fait aucune promo en France. Pourquoi ?

Non, mais je me suis beaucoup brûlé au Québec (Rires). Je pense que je ne rencontrerai plus jamais un tel succès. C’est arrivé comme une explosion, j’en ai profité tant que c’était là. Tellement profité que je pense avoir frôlé le surmenage à plusieurs moments. On a fait des centaines de spectacles, j’ai été coach à la version de The Voice au Québec, j’ai fait les plus grandes salles du Québec en une année. A ce moment là j’étais triste de pas sortir mes chansons en France, mais je pense que j’ai fait ce qu’il fallait. J’ai martelé là-bas, et avec Les grandes artères je vois quelque chose de plus international. Là j’arrive reposé, du moins, mieux dans ma peau, pour la promotion en France. Je reprends à la case départ en fait, et j’aime beaucoup ça car ça me fait redécouvrir moi-même mon premier album que j’ai un peu oublié.

Quelles étaient tes intentions quand tu as écrit ce nouvel album ?

Me guérir ? (Rires). Oui, peut-être. Il y avait forcément quelque chose de thérapeutique. Je vivais des instants personnels intenses mais aussi un moment générationnel très étrange. Ces dernières années, tout mon entourage de trentenaires se séparait, moi y compris. Ca a mené à des réflexions, et de nombreux artistes que je connais ont sorti presque en même temps que moi des disques de rupture. Aujourd’hui je me suis libéré de certains de ces monstres intérieurs, je suis en paix, heureux. J’analyse ce que j’ai écrit à ce moment d’une autre manière. Des fois le personnage principal de la chanson ce n’est pas le « je », mais je me rends compte que finalement je parle de moi et vice versa. Je parle aussi de la vie des autres, de l’engagement social et politique à travers le thème de l’amour.

Alors justement, comment tu expliques des chansons comme « La fanfare » au milieu de toutes ces compositions d’amour ?

Justement, ce que j’aime de l’amour c’est que c’est un sujet qui peut en contenir d’autres. Pour moi, on ne peut pas être plus fédérateur que ça. C’est pour ça qu’au décès de John Lennon tout le monde se regroupe autour de chez lui et chante en choeur. Tout le monde veut de l’amour ! Et je pense qu’entre l’amour et la politique, il y a un parallèle fort à faire avec un Québec libre, avec l’avenir d’un pays. L’un des plus grands poètes québécois s’appelle Gaston Miron, qui est mort au milieu des années 90, ça a été notre Pablo Neruda. Il a travaillé sur un texte qui s’appelle La marche à l’amour et quand toi tu traverses cette « Marche à l’amour » tu es en pleurs tellement c’est beau. Et après tu te rends compte qu’il parlait du Québec. Il disait que la solidité d’un peuple commençait dans le salon familial, chez nous, dans l’amour qu’on porte à nos proches. Dans La Fanfare je fais référence aux révolutions arables bien sûr, à ces gens qui se battent pour leurs droits, mais j’y ai aussi fait un démembrement (Rires) – c’est vraiment dégueulasse comme mot (Rires) mais c’est ça, qu’on m’arrache les jambes, qu’on me coupe la langue tant qu’on aura le coeur et la mémoire on restera vivants. La devise du Québec c’est « je me souviens ».

Est-ce que, du coup, tu penses que ton album est candide ?

Candide dans sa noirceur. Pour faire une histoire courte, ce qui est pour moi le plus important dans l’art c’est d’avoir une idée simple et de lui trouver une profondeur. Les plus belles toiles du monde sont les plus simples, avec une idée qui te fait prendre conscience d’un truc auquel tu n’avais jamais pensé avant. Marc Séguin par exemple, un gars de chez nous, qui fait souvent des toiles épurées. Mais il a déjà fait une série de toiles avec des cathédrales démolies avec des cendres humaines. Ce que j’aime dans une bonne chanson c’est que ce soit clair, simple et donc fédérateur, mais qu’en même temps les gens puissent se dire « wahou, j’avais pas vu ça sous cet angle là ». Pour moi, Si tu reviens reflète ce que j’aspire à faire : elle parle d’amour, du désir de faire revenir son amoureux/se, et en même temps je m’y transforme en toile.

Qui sont tes plus grandes sources d’inspiration ? Des chanteurs, des peintres, des cinéastes ?

Un peu de tout. Ma mélomanie fait en sorte que j’ai un grand bagage de musique classique de chez moi, de chansons francophones. Mais des fois un bon film au cinéma va m’inspirer, autant qu’une toile ou un théâtre. Mais je pense pas à ça quand j’écris, j’essaie d’écrire le plus naïvement possible. C’est de la naïveté d’expérience, la naïveté de contrôler, comme chez Bertrand Belin par exemple, qui maîtrise bien cette notion de jeu, de bricolage.

Dans quelles dispositions te mets-tu pour écrire ? 

C’est très simple, j’ai un fil continu d’écriture musicale. J’enregistre sur mon iphone des riffs, des bouts de voix, des notes au piano… Des fois ça s’impose, comme Si tu reviens, souvent les meilleures chansons, qui te donnent l’impression que c’est pas toi qui les as écrites. Puis sinon, faut que je me botte le cul ! (Rires) Que je me réserve un moment dans mon calendrier pour me forcer à écrire de la poésie.

Et pourquoi la musique plutôt que la poésie ?

Tout simplement parce que j’ai grandi dans la musique. Mon frère est premier violon dans l’orchestre symphonique du Québec, mon père est chef de choeur. C’est vraiment une famille de musicien, j’étais voué à une carrière de producteur mais j’écris depuis que je suis petit, j’ai eu des groupes. Mais je me suis toujours vu comme un imposteur de la poésie, parce que j’ai beaucoup plus de connaissances dans la musique qu’en littérature. Pourtant, plus ça va plus j’assume mon rôle d’auteur. J’ai eu du mal à accepter de faire quelque chose en solo.

Parce que tu avais peur ?

Je sais pas. Je le voyais pas comme ça. Mais depuis que je suis adolescent j’ai compris que quelque chose se passait en chantant. J’ai mis du temps à assumer le rôle de chanteur. Puis au moment où je l’ai fait les gens ont apprécié, j’ai été accueilli facilement au sein de la communauté et je suis devenu une sorte d’artiste fédérateur, collaborateur, le tube de colle ! Je pense que les meilleurs artistes au monde sont simples, accessibles, collaborateurs. J’aime pas trop les gens qui se prennent pas pour un seven up ! (Rires) En Français, ça veut dire les gens qui se prennent pour d’autres.

Avec qui as-tu préféré travailler ?

Avec tout le monde, mais il y a des gens comme Daniel Lavoie, qui a eu des gros succès avec Notre-Dame de Paris. C’est mon chanteur préféré et je travaille beaucoup avec lui. A chaque fois qu’il chante tout le monde arrête de parler, même ceux qui ne le connaissent pas.

Mais du coup, est-ce que les Grandes artères est un moyen pour toi de t’affirmer en tant que chanteur solo ? 

En fait, avant de me séparer avec Karkwa on avait encore beaucoup de spectacles prévus et chacun essayait de se réinventer de son côté. Moi j’ai décidé de faire une sorte d’épisode solo, auquel je ne croyais pas du tout. « 13eme étage » a été pour moi l’album de l’affranchissement d’avec Karkwa. Plein de gens me connaissent plus en tant qu’artiste solo qu’en tant que membre de Karkwa« Les grandes artères » c’est un peu le post-affranchissement. Je me sens plus libre car affranchi.