Caroline de Salins à 23 ans, est toute jeune et vient de gagner le prix de la jeune création des Métiers d’Art avec, comme projet, une installation de verre tissé. Elle était présente au salon maison et objet du 2 au 6 septembre 2016. Nous l’avons rencontrée pour vous.

Caroline de Salins vient de terminer ses études aux Arts Décoratifs de Paris et s’engage l’année prochaine dans un master de communication à Science Po. Une voie tout autre. Pourtant, elle a adoré son parcours et tout ce qui touche à l’artisanat la passionne. Ce qui l’a intéressée, c’est particulièrement le côté pluridisciplinaire de sa formation. Caroline semble être une touche à tout curieuse du monde, et le prix de la jeune création des Métiers d’Art qu’elle a gagné atteste de cette appétence qu’elle met en oeuvre avec talent !

Votre pratique est assez particulière, vous jouez beaucoup avec les couleurs et les matières. D’où vous vient cet univers ?

Mes sources d’inspiration sont tournées vers les voyages. Celui que j’ai fait pendant ma quatrième année aux arts déco m’a énormément marqué. Je suis allée en Inde pendant quelques mois et l’utilisation de la couleur y est incroyable. Il n’y a pas vraiment de texte qui parle de son traitement ou de son utilisation dans ce pays-là. Tout est dans les cultes et tout se transmet par la parole. En creusant, en interrogeant les gens qui travaillent autour de cet usage de la couleur (les teinturiers principalement), j’ai pu mettre en lien ce qui se faisait là-bas et ici, une sorte de regard croisé entre Inde et occident. Là-bas, la maîtrise de la couleur est intuitive. Beaucoup de symboliques s’inscrivent dans les mœurs. Les couleurs ont un vrai poids culturel et sont naturelles, souvent liées aux plantes. Du coup, chaque région a son vêtement puisque les plantes qui poussent dans chacune sont différentes. Il y a aussi des couleurs très modernes ou réservées à une certaine caste. Le bleu par exemple est réservé aux musulmans ou aux castes inférieures. Lié à l’Indigo, il prend du temps à être obtenu et laisse, du coup, des marques sur le corps. On pourrait dire qu’il est jugé comme impur. C’est ça, mon univers : je m’inspire des couleurs et des voyages que j’ai pu faire. Mais il y a aussi une grande partie de mon travail qui est directement puisée dans ce qu’il y a à faire à Paris. Je m’inspire beaucoup des rues que je traverse, de mes flâneries et des expositions que je fais.

Vous parlez beaucoup de couleurs, est-ce que vous partez d’une teinte pour commencer vos travaux ? Comment cela se passe-t-il lorsque vous créez ? 

Non je ne pars pas forcément des couleurs, elles viennent se poser après. Généralement, je pars d’expérimentation de matières ou de dessins. Je cherche dans plusieurs directions, puis j’en sélectionne une qui me semble intéressante. Pour mon projet sur le verre, j’ai commencé par voir le matériau sous tous ses aspects. J’ai pensé ses caractéristiques, sa forme avec des aplats de couleurs notamment, puis j’ai étudié des techniques de prototypage, de verre travaillé à chaud et à froid. Et c’est comme ça que je suis arrivée au verre tissé. Je l’ai rapproché du textile et du tissage. Maintenant, j’ai envie de travailler la maille par exemple. Mais je considère que ce que je fais doit avoir une destination utile, et que cela doit répondre à une certaine demande. Ici ce sont les nouveaux usages du verre qui m’ont intéressée, ceux du côté de la recherche et des laboratoires. Donc, d’abord la matière et ses expérimentations, et les couleurs ensuite, je fais du design d’objet avant tout.

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Caroline de Salins tressage de verre Prix de la Jeune Création Métiers d’Art

Justement, ce design d’objet est majoritairement réservé à une certaine classe. Le monde du luxe vous intéressait-il ?

Même si j’ai effectivement travaillé pour ce monde-là, ce n’était pas vraiment par choix, il s’est imposé à moi en quelque sorte. Je ne l’ai pas spécialement préféré à un autre, j’ai simplement saisi une opportunité. Pour autant, j’ai adoré ces expériences. C’est l’espace Hermès qui m’a inspiré le monde du luxe. J’ai eu la chance de faire un stage dans le secteur du parfum et du merchandising pour, justement, mettre le parfum en valeur esthétiquement. On a travaillé sur les flacons, mais aussi sur tout ce qui tourne autour du parfum, ce qui lui donne une véritable identité. Cela m’a passionnée mais je ne suis pas cantonnée à ça. Dans un tout autre domaine, j’aimerais aussi travailler le textile sportif. Cela n’a rien à voir, mais il y a plein de choses qui m’intéressent !

La notion d’artisanat est compliquée à définir aujourd’hui. C’est vrai qu’il y a plusieurs entrées sur différents médiums. Et le monde de l’artisanat reste majoritairement tourné vers le luxe. Qu’est que cela vous évoque justement ce terme d’artisanat, pourquoi avoir choisi cette voix ?

Le monde du design est vraiment lié au savoir-faire, à des connaissances pointues dans un domaine en particulier. J’admire beaucoup tous ceux qui sont spécialisés dans le traitement d’une technique ou dans le façonnage d’un médium… Je pense que l’artisanat, aujourd’hui, a tout à gagner à se mixer réellement avec d’autres branches artistiques. C’est déjà un peu le cas, mais pas encore tout à fait. Pour moi, un artisan c’est l’excellence dans un domaine. C’est beaucoup de temps, de patience et d’ardeur. Ça a un côté d’utilité, une connaissance qui s’appuie sur la matière. Ça pourrait aussi être une intention qui répond à des commandes. L’artisan est davantage exécutif. Ce qui m’intéresse dans le design c’est vraiment l’objet. C’est la manière dont on doit utiliser ce à quoi on a accès pour en faire un produit fini, un produit aussi beau qu’utile.

L’usage de la technique, les questionnements autour de l’objet, cela me fait penser à ce que pourrait être un artiste aujourd’hui. On a tendance à le mettre en opposition à l’artisan, qu’en pensez-vous ?

L’artiste a moins une connaissance du savoir-faire et d’un outillage que l’artisan. Il y a une part émotionnelle qui est différente entre eux. Je ne sais pas vraiment où est la limite. Tout est assez poreux en fait. Aujourd’hui c’est une vraie question.

Où vous placez-vous dans cet entre-deux ?

Plutôt comme designer. J’ai beaucoup travaillé sur la conception de projet. J’ai suivi un apprentissage sur ce qui se rapproche de la direction artistique. C’est une approche pluridisciplinaire et transversale. Le produit ne doit pas être qu’esthétique, il doit répondre à d’autres prérogatives. C’est une forme de conception où plusieurs médiums se croisent. Il y a d’autres aspects, la réponse n’est pas gratuite. Il y a l’émotion bien sûr, mais le produit, une fois terminé, a une fonction essentielle.

Vous dites souvent être attirée par plusieurs choses, comment imaginez-vous votre avenir ?

Le design textile et matière me plaisent beaucoup. J’aime aussi la recherche pure. Tout ce qui est direction artistique m’attire aussi énormément, mais je laisse ça pour plus tard. Ce dont je suis sûre, c’est que je voudrais continuer a créer et avoir un travail qui me permette de voyager. Parce que, fondamentalement, on a tout à apprendre des autres !