Qu’elle signe sous son vrai nom, Emmanuelle Bayamack-Tam ou sous son pseudo, Rebecca Lighieri, une chose est sûre, l’auteure sait déceler les failles d’une société. Avec Il est des hommes qui se perdront toujours, elle nous entraîne cette fois en plein coeur d’une famille des quartiers de Nord de Marseille, entre dérèglements et enfance massacrée.

« Qui a tué mon père ? Personne et beaucoup de gens. Ou plus exactement, beaucoup de gens auraient voulu tenir la pierre qui lui a fracassé le crâne, réduisant son occiput en bouillie puis s’acharnant méthodiquement sur son visage, massacrant ce qui lui restait de beauté, ce qui n’avait pas été excavé par l’héro, jauni par la clope, bouffi par l’alcool. » C’est par cette phrase, envoyée comme une onde de choc, qu’on rencontre Karel, le jeune narrateur. Persuadé d’être né sous une mauvaise étoile, il nous confie son enfance et nous plante le décor familial. On y rencontre sa mère, kabyle aimante mais dépassée, sa soeur Hendricka – la plus jolie du quartier – et son frère Mohand, petit dernier (non désiré) et né avec de multiples malformations et un physique hors norme. Mais le pire, c’est Karl, le père, un démon alcoolique qui fait régner la terreur dans cette famille.

L’indifférence d’une société

Mais il y a une chose que ne comprend pas Karel : pourquoi sa mère, si aimante, reste-elle avec ce type ? Il est prêt à tout, martyrise leurs enfants sous ses yeux, jusqu’à même vouloir défenestrer Mohand… Coûte que coûte, ils tentent de survivre à leur enfance, partagée entre toxicomanie, pauvreté et maltraitance. « Ma mère s’en va. Elle nous laisse avec le mystère irrésolu de sa splendeur. Elle nous laisse avec la conviction éclatante que nous ne lui suffisons pas, et qu’il n’y a que Mohand qui puisse la rendre heureuse avec ses souffrances et ses infirmités . »

Entre eux, ils sont solidaires. Pour s’échapper de l’ambiance du petit apparement, direction « le passage 50 ». Un camp de gitans, sédentaires, encore plus rejetés qu’eux, par les gens de la cité. Ici, tout n’est pas rose, mais c’est sur cette colline que les trois enfants peuvent souffler. Ils rêvent d’une autre vie possible, sans ce père qui les traine de casting en casting espérant en tirer quelque chose. Sans jamais rien trouver. « J’ai beaucoup repensé à l’enfance récemment. Et pas seulement à la mienne, mais à celle de tous ceux qui ont traversé la leur comme une nuit qui n’en finissait pas ».

A la liberté

C’est dans cette Marseille souterraine que Rebecca Lighieri nous projette, et c’est violent. C’est un roman dans lequel on se confronte au mal, à cette enfance dévastée par des parents, mais aussi par la violence, la drogue qui dévaste cette cité entre les années 1980 et 2000. En souffrance, Karel fantasme sur la vie qu’il aurait pu avoir, s’il était « né sous une bonne étoile », avec des parents aimants et moins déviants. Est-il lui aussi contaminé par la violence ? A-t-il hérité de son propre père, de sa violence ?

Amour, haine, mort, homosexualité, Rebecca Lighieri signe un roman fort, qui raconte la barbarie, la dureté de certaines enfances mais surtout, la folie des hommes.

« Il est des hommes qui se perdront toujours », Rebecca Lighieri, Edition P.O.L, 386 pages, 21 euros

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