Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’intelligence artificielle au service de la musique n’en est pas à son coup d’essai. Elle fut utilisée dès 1958 pour composer, par exemple, « The Illiac Suite ». Hello World reste cependant le premier album « mainstream » multi-artistes et multi-styles composé grâce à cette technologie, répondant au souhait de prouver qu’il existe d’autres manières pertinentes et challengeantes de créer et penser la musique.

LA TECHNOLOGIE FLOW MACHINES

Derrière le pseudonyme SKYGGE (« ombre » en danois), se trouve Benoît Carré, auteur compositeur et producteur français, ayant étroitement collaboré pour cet album avec François Pachet, ancien directeur du Computer Science Laboratory de Sony France et initiateur du projet Flow Machines. Il a travaillé avec de nombreux scientifiques et développeurs pour créer un algorithme capable de reproduire le concept de « style musical ». Le caractère très innovant de l’approche a alors attiré plusieurs acteurs du monde de la musique, qui ont rejoint le projet courant 2016, lui conférant alors un caractère plus artistique et moins scientifique.

A l’occasion d’une interview sur Europe 1 le 9 janvier dernier, François Pachet a expliqué que Flow Machines répondait à une démarche de « collaboration entre des musiciens et des machines. Ce n’est pas la machine elle-même qui invente, qui crée. C’est une aide, un outil ». En effet, la machine ne génère rien sans inputs. L’utilisateur importe un certain nombre de fichiers musicaux dans la base de donnée, déterminant le style sur lequel la machine fait ensuite un certain nombre de propositions mélodiques, rythmiques etc. Ces propositions sont le fruit d’une analyse des récurrences et des schémas propres au style musical choisi. Grâce à une interface interactive, plusieurs aller-retours entre les différentes propositions et les souhaits de l’utilisateur sont alors effectués, jusqu’à satisfaction.

BIZARRE BUT CATCHY  

Les premiers morceaux publiés, depuis septembre 2016, ont reçu un accueil mitigé. Daddy’s Car, le véritable premier titre pop créé par IA reproduisant le style des Beatles a même été considérée par The Verge comme une réelle menace pour l’art et l’humanité. L’idée qu’un algorithme dépasse les capacités créatives humaines angoisse. L’autre morceau Mr. Shadow, plus expérimental et inspiré soi-disant de Duke Ellington, rassurait les dissidents par son côté, effectivement, plus électronique. Considérerions-nous alors la pop ou le rock comme des styles de musique intrinsèquement plus « humains » ?

« Hello Shadow », paru le 1er décembre, ne présente pourtant pas les caractéristiques d’une forme musicale totalement nouvelle et disruptive. Co-composé par Stromae, il s’agit d’un morceau grand public très accessible. Le clip vidéo qui lui est associé offre une suggestive représentation de l’accueil que la société réserve à l’IA, par la figure de ce fantôme souhaitant faire partie du monde des humains, ces derniers étant apeurés par sa présence jusqu’à ce qu’ils apprennent finalement à la connaître. Le reste de l’album est éclectique. Influences jazz comme sur « Balad of the Shadow » ou « Cake Woman », plutôt électroniques avec « One Note Samba » (où l’on retrouve les voix du duo The Pirouettes »), ou RnB avec « Multi Mega Fortune », Hello World explore les différents chemins musicaux que l’IA permet de prendre, quitte à perdre une certaine cohérence dans la structure même de l’opus. Mais après tout, il s’agissait là même du projet : sortir des sentiers battus.

LE FUTUR CONTROVERSÉ DE LA CREATION MUSICALE ?

Se soulève alors l’inévitable question de la place des ordinateurs dans l’art. L’algorithme peut-il apprendre la créativité ? Dans un futur proche, le robot fera-t-il mieux que l’humain ? L’IA démunit-elle la musique de son âme et menace-t-elle ses emplois ? Ce qui semble en effet effrayer, ce sont les initiatives qui s’en rapprochent telles que Jukedeck ou Amper Music. Ces start-ups proposent des solutions de création instantanée de contenus musicaux grâce à l’IA pour des spots ou des jingles en tout genre, avec des tarifs à faire pâlir tout musicien professionnel. Cela ne fait qu’accroître nos inquiétudes lorsque l’on sait que ces solutions auraient d’ores et déjà séduit des géants comme Coca-Cola UK.

Pour Flow Machines, nous sommes encore loin de ces considérations. L’outil travaille finalement comme un membre d’un groupe à part entière, tel un guitariste qui amènerait plusieurs idées parfois audacieuses et parfois non, débouchant sur un potentiel début de composition, comme l’explique Michael Lovett, membre du groupe NZCA Lines et coproducteur d’Hello World, lors d’un entretien avec la BBC. Après tout, n’est-ce pas une simple étape supplémentaire dans la longue histoire de la technologie au service de la musique, comme l’arrivée révolutionnaire du synthétiseur numérique dans les années 80 ? L’amour du live, des concerts et le véritable communautarisme qui s’en dégage nous laisse également penser que la musique a encore de belles et humaines années devant elle.

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