Depuis le 28 février 2018, Les garçons sauvages de Bertrand Mandico est sorti dans les salles obscures. Si tout le monde loue, à juste titre, l’esthétique du film, il n’en reste pas moins que certaines des problématiques de fond semblent bien dangereuses.

Les garçons sauvages raconte l’histoire de cinq jeunes hommes qui, à la frontière de l’enfance et de leur vie d’adultes, vont expérimenter un étrange voyage initiatique. Tous cinq issus de la bourgeoisie vieillissante de la fin du XIXeme siècle et bercés par les arts, ils tombent amoureux de leur professeur de littérature, créature lascive et follement séductrice. Alors qu’ils lui présentent une lecture de Shakespeare, tout déraille. Elle refuse leurs avances, ce qu’ils prennent affreusement mal. Embourbés dans leur rôle, enivrés et sous l’influence d’une force qu’ils appellent Trevor, ils finissent par l’abuser sexuellement et la tuer. S’ensuit un procès qui les forcera à purger leur peine sur un bateau commandé par un capitaine tortionnaire. Apres maints combats et tentatives de rébellions avortées, ils atterrissent sur une île magique. Ils y découvriront les plaisirs sadomasochistes et l’incroyable pouvoir de fruits poilus qui les transforment progressivement en femmes.

Les Garçons sauvages : Photo Mathilde Warnier
Les Garçons sauvages, Mathilde Warnier – crédits : Ecce Films

Une esthétique particulièrement envoûtante

Tout le monde s’accorde à le dire, et cela se vérifie : l’esthétique de ce film est magnétique. L’ambiance onirique nous plonge dans un espace d’entre-deux où la subversion est reine. Tout rapporte au sexe, assumé sans être ni vulgaire ni gênant, ce qui, il faut le souligner, est une prouesse à notre époque où ce tabou intemporel est plutôt jeté au visage dans toute sa crudité. Aujourd’hui, tout est montré, dans une transparence totale (le Love de Gaspard Noé en est une formidable illustration). Ici, tout est suggéré de manière plus ou moins franche et toujours avec poésie. La réalisation se pare de plans serrés et évolue dans des décors en carton-pâte fortement inspirés par les films de Méliès. Les scènes en noir et blanc toisent celles qui se colorent, et ce, dans une maîtrise parfaite de l’étrange qui sublime.

Les Garçons sauvages : Photo Vimala Pons
Les Garçons sauvages, Vimala Pons – crédits : Ecce Films

Un propos sous-jacent dangereux

Derrière cette magistrale mise en scène se cache pourtant un grain poussièreux bien dérangeant. Le propos du film affirme que l’homme, dans son genre le plus brutal, est à bannir et que pour réparer ses torts, il faudra faire appel à la femme; à elle seule. La transformation physique est totale (les acteurs sont en fait, on le comprend rapidement, des actrices) et la sentence est on-ne-peut plus claire : « l’avenir appartient à la femme ». Alaramant ! Un renversement symétrique de l’oppression est-il réellement la solution ? Sortir d’un système totalitaire pour foncer tête baissée dans une autre ère despotique apaiserait-il les tensions et permettrait-il un quotidien plus juste ? D’autant que le réalisateur offre une vision de la femme qui n’a absolument rien de libre.

Dès les premiers plans, la professeure de littérature nue sous son peignoir -en plein milieu des champs- trône sur une chaise en osier lançant de sensuelles œillades et fumant voluptueusement. Elle est clairement dans la position aguicheuse et diabolique qu’il était de bon ton de détester au temps des représentations symbolistes (la femme n’était alors considérée que comme une tentatrice). Lorsque le capitaine fait son entrée, il est suivi d’un garçon en processus de transformation qu’il soumet en le tenant en laisse ; et d’une jeune fille, allégorie de l’érotisme, qui tient un plateau de fruits poilus. Le film est entrecoupé de plans cadrés sur le corps nu et brillant de cette dernière : seins nus et haut des cuisses apparents. Enfin, les cinq éphèbes se transforment en nymphes androgynes à la plastique parfaite et lisse. Est-ce là la définition d’un quelconque féminisme ? Où est la pluralité des corpstant prônée ? Il semblerait trop que nous soyons en présence d’une sublime illustration du male gaze (théorisé par Laura Mulvey en 1975). Pire, en plus de nous infliger un seul modèle de femme (celui qui correspond aux canons liberticides actuels), le réalisateurs présente des êtres qui, pour survivre -à savoir sortir de l’île une fois leur transformation achevée- usent d’une arme pleine de mérite : le potentiel de séduction qu’offre leur demi-nudité. Car à partir du moment où elles sont femmes, leurs seins nus et parfaits reposent au-dessus de leurs ventres plats, et ce de manière constante.

Les Garçons sauvages : Photo
Les Garçons sauvages – crédits : Ecce Films

Il est dangereux de se laisser berner par la beauté sans voir ce qu’elle cache véritablement. À moins que cette œuvre filmique ne soit une énorme machination pour détrousser ce poncif qui colle à la représentation féminine depuis des siècles, il semble bien n’être qu’un tissu d’immondices qui ne servirait qu’à alimenter l’éternelle guerre des sexes.

SHARE
Rédactrice en chef de la section art - La tête en l'air, les yeux droit devant, le cœur accroché, la main vive, la langue déliée et l'amour de l'art, toujours.