(À titre d’information, Les Fantômes D’Ismaël  se déclinent en deux versions voulues par Arnaud Desplechin. Une version courte, qui est projetée au festival de Cannes et partout en France et version longue de plus de 17 minutes, visible au Cinéma du Panthéon à Paris et dans quelques autres salles d’art et d’essai. Cette critique est basée sur la version courte.)

À la veille du tournage de son nouveau film, la vie d’un cinéaste est chamboulée par la réapparition d’un amour disparu…

Le cinéma a besoin d’Arnaud Desplechin. Tout comme celui ci a besoin du cinéma. Tout au long de sa filmographie, Arnaud Desplechin a tenté de transcender les arts en tous genres au sein de ses films. Tout n’est qu’amour et confusion fiévreuse que ça soit à travers un jeune couple à l’épreuve du temps, Trois souvenirs de ma jeunesse, une famille sur le déchirement Un Conte de noël ou une relation fraternelle explosive dans Rois et reines. Et pourtant ses films – même si ils se font écho – ne se ressemblent pas. Les Fantômes D’Ismaël ne déroge pas à la règle et nous plonge dans une profusion d’émotions, toujours solidement narrées par une mise en scène rock à des années lumière de ce qu’on reproche au cinéma dit d’auteur. Au point de faire perdre pied aux spectateurs dans un récit difficile à cerner.

« le présent c’est de la merde… »

Cette phrase énoncée part Ismaël résume le fil narratif qui parcours le film. Desplechin détruit toute temporalité linéaire par un jeu de flashbacks (dont il est le maitre incontesté) et de fausses pistes scénaristiques. Le cinéaste semble s’intéresser moins aux problématiques de  ses séquences qu’aux différentes crises émotionnelles que traversent ses personnages. Ainsi on ne retiendra du triangle amoureux central – qui se joue dans une maison de bord de mer – qu’une théâtralité bancale avec des dialogues récitées que les détracteurs du cinéastes aiment pointer du doigt. Le ton littéraire romantique qui faisait des miracles dans Trois souvenirs de ma jeunesse est ici moins enivrant lorsqu’il est dit par Mathieu Amalric alter ego du cinéaste – qui se donne corps et âme au personnage d’Ismaël – et Charlotte Gainsbourg, nouvelle venue chez Desplechin qui tente de prendre ses marques dans l’univers du cinéaste. C’est du coté du personnage de Carlotta, joué magistralement par Marion Cotillard, que se trouve l’une des plus belles réussites du film. Lumineuse, solaire hors du temps présent, elle est l’allégorie du film, donnant au scénario ses notes les plus poétiques à l’image de cette très belle de danse qu’elle effectue sur la chanson It’s Aint Me Babe de Bob Dylan. Si Les Fantômes d’Ismaël peut marquer une filiation naturelle sentimentale avec le cinéma d’Ingmar Bergman (surtout Persona), c’est plutôt du coté d’Alain Resnais que se trouve le génie du film.
©Les Fantômes D’Ismaël / Why Not Production

Un puzzle narratif à reconstruire

On doit reconnaître à Desplechin un certain culot. Convoquant Providence d’Alain Resnais, Les Fantômes d Ismaël s’amuse à perdre le spectateur dans un dédale d’ellipses narratives qui peut en désarçonner plus d’un. À l’instar de cette première séquence – où la maitrise  rythmique du réalisateur se fait sentir à chaque plan – le film s’éparpille comme les pièces d’un puzzle, son récit alternant thriller d’espionnage intense, drame amoureux et crise existentielle pour mieux nous surprendre. Tels une symphonie anarchique à la Stravinsky  où le ton est plus important que le fond, Desplechin nous fait vivre l’écriture en cours de son œuvre par un jeu chaotique de mise en abime se permettant, au cours d’un face à face avec un excellent Hippolyte Girardot, de critiquer et de remodeler son propre film. Si les pièces ne s’emboitent pas toujours avec fluidité – la version longue semble être plus limpide – le cinéaste s’amuse de cette déconstruction et joue avec nous de cette forme baroque. Faut–il suivre ce personnage d’espion, interprété par Louis Garrel ? Comment doit se terminer la relation entre Ismaël et les femmes qui le déchirent ? Peut-on s’émanciper de a propre existence ? Ou tout ceci n’est-il finalement qu’une thérapie autobiographique sur la mélancolie propre aux artistes ? Desplechin laisse le spectateur maître et juge, nous donnant les clés de son film afin de lui trouver un sens qui nous est propre. C’est dans cette confiance qu’il partage avec le spectateur que Les Fantômes D’Ismaël est l’œuvre la plus pertinente de son auteur et qui permet d’affirmer – n’ayons pas peur des mots – qu’il est l’un des plus grands réalisateurs français en exercice.
@Les Fantômes D'Ismaël / Why Not Production
@Les Fantômes D’Ismaël / Why Not Production
Si le film est certain de diviser critiques et cinéphiles, il ne fait aucun doute qu’il ne laissera personne indifférent. Rare sont les réalisateurs qui prennent de tels risques narratifs pour mieux nous interroger sur la force créatrice du cinéma. Teinté d’une mélancolique émotionnelle – porté par un casting brillant mais parfois inégal – Les Fantôme D’Ismaël est un film dont on aura du mal à se souvenir mais qu’on ne pourra jamais oublier.
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