Fred Kleinberg propose l’exposition « Les années indiennes » à Loo & Lou Gallery Haut Marais, jusqu’au 30 octobre. Les œuvres, réalisées entre 2000 et 2010 en Inde, sont nées d’une expérience traumatisante vécue par l’artiste : alors qu’il était en résidence près de Pondichéry, a eu lieu le Séisme du 26 décembre 2004, l’un des plus violent de l’Histoire. En multipliant les médiums artistiques et les points de vue, l’artiste nous montre la catastrophe par son regard.

Le choix des matériaux

L’exposition, principalement constituée de peintures et de toiles, est pourtant équivoque jusque dans le choix des matériaux. Certaines toiles cohabitent, sous forme de collage, avec des papiers qui sont de vrais témoignages de la tragédie pour l’artiste, puisque les rouleaux dont les papiers sont issus lui ont été ramenés par la mer, quelques jours après le séisme. La matière de ces papiers est travaillée, plissée, amplifiant ses aspérités dues à l’humidité, témoignant de son vécu. Sur la toile, ces papiers sont froissés, semblables aux vagues de l’océan.

Fred Kleinberg, Relief 2, 2005, Gomme Arabique, Maroufle Sur Toile, 231x170cm.

Les tableaux s’ornent aussi de toiles de jutes aux motifs sérigraphiés. Ce sont en réalité des emballages de sacs de céréales que l’artiste a utilisé pour distribuer de la nourriture avec les ONG.

Ainsi, la catastrophe n’est pas seulement évoquée par la signification des peintures, mais elle fait partie de leur ADN : la violence de la catastrophe se manifeste jusque dans les supports et les matériaux utilisés.

Accueillis par un regard

Les visiteurs de la galerie sont accueillis par deux portraits de femmes dont les regards, perdus dans le vague, laissent une impression étrange. L’anonymat des femmes rend leur regard hermétique au public et empêche toute action d’aide ou de bienveillance, alors qu’une certaine détresse s’en dégage.

Face à elles, une œuvre issue de l’enchevêtrement de matériaux évoqué précédemment démarre le chemin de l’exposition. Comme un conte dramatique, il alterne figures anonymes et matériaux traumatiques, les mêlant sur certaines œuvres. Ainsi, le carton devient habitat, chatoyant, alors que l’humain s’efface, se fait ombre.

Fred Kleinberg, Monbay Victoria Terminus, 2004, Huile sur Toile et Collage, 200X200cm.

Ainsi, grâce aux collages, la toile semble se détacher de son support, les matériaux-témoins de la tragédie amènent une grande tension avec les figures humaines qui disparaissent ou qui restent tragiquement anonymes comme les portraits de femmes.


Effacement de l’humain, nature auto-célébrée

Ainsi, le traumatisme l’emporte sur tout ce qui constitue l’humain, et même sur la spiritualité. On trouve des peintures si sombres, si noires, que les ombres à peine humaines ne font qu’évoquer Bouddha et sa posture, sans plus réellement le représenter.

Fred Kleinberg, Wait and See 2, 2006, Gomme Arabique sur papier, 65x91cm.

Face à cette série noire, une autre série représente le Sadhou, un sage vivant dans le dénuement, en position de méditation. Sur la toile d’à côté se tient un chien. Tous deux possèdent le même regard terrorisé, les mêmes yeux exorbités, effrayés, s’opposant à la posture de méditation du Sadhou.

Là encore, l’artiste rappelle son vécu de la catastrophe : les chiens avaient été les premiers à fuir, bien avant que les humains ne prennent conscience de la catastrophe qui allait s’abattre sur eux. Les animaux avaient senti le danger et avaient fui, imités plus tard par les humains. L’exposition présente alors une série d’œuvres de « fuites » dont celle ci-dessous. La fuite étant tout ce qu’il restait.

Fred Kleinberg, La fuite 2, 2005, Technique mixte sur toile.

L’artiste, dans un entretien pour la Loo & Lou Gallery, évoque une fresque monumentale de 18 mètres de long créée pour l’exposition, elle aussi, en noir et blanc pour signifier le drame :
 » […] j’ai souhaité rendre compte de notre relation à la nature, j’entraine le spectateur dans cet effroyable tourbillon de violence face auquel nous avons été totalement impuissants. C’est une leçon que nous donne la nature, quelque chose de l’ordre de l’alerte.« 

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« Les années indiennes » de Fred Kleinberg
Jusqu’au 30 octobre 2021
Loo & Lou Gallery Haut Marais
20, rue Notre-Dame de Nazareth
Paris 3ème
Gratuit, sans réservation