Jusqu’au 29 septembre 2017, le Jeu de Paume accueille pour la première fois en France, « La Vie folle », la rétrospective, du célèbre photographe néerlandais, Ed van der Elsken. Les images sont douces, vraies, décomplexées et nous offrent, par un regard, toute la perplexité de l’ambiance d’après guerre.

« J’ai toujours pensé que les photographies importantes sont celles qu’on n’oublie pas, et c’est le cas avec les siennes. Tant d’images de lui s’imposent à moi. Il parvient, avec ses photos de Vali jouant avec ses seins, ou dansant chez elle ou là où elle vivait, à nous transmettre toute la magie de son être. Sa façon de photographier l’étreinte allait bien au delà de la photographie, comme l’image de Simon Vinkenoog (et de sa petite amie). C’est comme si je voyais des corps pour la première fois ; ils habitent si pleinement leur propre chair. Ils sont si nus que je peux sentir leur peau. »

Nan Goldin, « La photographie comme nécessité », dans La Vie folle (cat.exp.), p.31

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G : Vali Myers (Ann) devant son miroir, Paris, 1953, Ed Van der Elsken, Nederlands Fotomuseum Rotterdam. © Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam – D : Jean-Michel Mension (Pierre) et Auguste Hommel (Benny), Paris, 1953, Ed van der Elsken, Nederlands Fotomuseum Rotterdam. © Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate

La ville après la guerre : fantômes insouciants et dérangeante quiétude

Ed van der Elsken veut capturer l’instant, le bon instant que ces modèles lui accorde, le moment juste qu’il dérobe à la rue. L’ambiance d’après guerre qu’il fige est libre, complètement désinhibée et folle de mordre la vie à pleine dent. On sent dans ses tirages que les hommes ont soif d’effacer ce qui a été. Et pourtant, une douce mélancolie se lit sur leurs visages. Les horreurs passées, certains n’y résistent pas -c’est ce qui est évoqué dans le film dès le début de l’exposition- et les autres se perdent, se noient, dans la fureur de vivre. Dans les clichés pris à Paris, les plaies sont encore béantes. Elles se soignent avec une douceur triste et un espoir pur, paradoxalement désabusé.

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G : Paris, 1950 (v. 1979), Ed van der Elsken, Nederlands Fotomuseum Rotterdam. © Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate – D : Pierre Feuillette (Jean-Michel) et Paulette Vielhomme (Claudine) s’embrassant au café Chez Moineau, Rue du Four, Paris, 1953, Ed van der Elsken, Nederlands Fotomuseum Rotterdam. © Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

À Amsterdam, la joie est plus franche. Peut-être est-ce dû au fait que vingt années se sont écoulées depuis les images figées à Paris. Ici c’est l’exubérance qui frappe. Un étrange coup, beau et sincère. La mode regarde en arrière, vers les années 50, mais les interprétations vestimentaires sont résolument tournées vers l’avenir. Un avenir où la liberté est omniprésente.

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G : Jumelles sur la place Nieuwmarkt, Amsterdam, 1956 Ed van der Elsken, Nederlands Fotomuseum Rotterdam. © Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam – D : Beethovenstraat, Amsterdam, 1967, Ed van der Elsken, Nederlands Fotomuseum Rotterdam. © Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate, courtesy Annet Gelink Gallery

Au Japon, les photographies témoignent de l’admiration d’Ed van der Elsken pour ce pays. Les femmes se meuvent dans une pudeur séduisante, les hommes ont le pas assuré. Les corps s’étreignent. Le photographe capture tout ce qui fait la grandeur du pays : les marchés, les coutumes, les traditions. Il filme les combats de sumos, et les saluts ojigi. La ville est là, différente selon sa géographie mais toujours fière. Ses habitants y vivent, qu’importe ce que les rues ont vu, qu’importe ce que les places ont entendu.

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G : Territoires des yakusas, Kamagasaki, Osaka, 1960 (1989) Ed Van der Elsken, Nederlands Fotomuseum Rotterdam – D : Fille dans le métro, Tokyo, 1981, Ed van der Elsken Nederlands Fotomuseum Rotterdam. © Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Le monde et ses tours

Ed van der Elsken et sa deuxième femme, Gerda van der Veen, partent faire un tour du monde pendant quatorze mois. Il photographie l’Afrique centrale en 1957, essayant d’en cerner chaque coutume, d’en voir chaque pratique. Les rites, le lien des hommes avec la nature, les dessins d’enfants qui illustrent les usages auxquels il n’a pas accès -l’excision par exemple… Il veut tout voir de ces colonies françaises. Ce qui l’intéresse, c’est l’authentique, ce qui correspond à la vision qu’il a de « la vraie Afrique ». Ed van der Elsken publie des livres presque à chaque fois qu’il travaille sur une série. Bagara (qui signifie Buffle) est l’édition qui accompagne son passage en Afrique. La Vie folle croise les médiums et met les livres édités en parallèle des photographies présentées. Une jolie manière de lier les différentes pratiques de l’artiste.

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« Guérisseur » exécutant une danse rituelle pour une bonne chasse, Oubangui-Chari (République centrafricaine), 1957, (2016) Ed van der Elsken, Nederlands Fotomuseum Rotterdam © Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate, courtesy Annet Gelink Gallery

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La Vie folle, jusqu’au 24 septembre 2017
Jeu de Paume, 1 place de la Concorde, Paris 8eme
Plein tarif : 10€ / tarif réduit : 7,50€

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