Alors que le confinement a imposé la fermeture des libraires et a mis en branle le calendrier de parutions des éditeurs, voilà que se démarque, parmi les nouveautés déconfinées, le livre Écologie sans transition du collectif Désobéissance Écolo Paris, tout juste sorti de presse. En librairie aux Éditions Divergences.

Formé lors des grèves pour le climat dans la capitale au printemps 2019, le collectif Désobéissance Écolo Paris (DEP) continue de s’engager activement dans la lutte écologique : actions de désobéissance civile, articles, tribunes et maintenant livre. Rebond donc de revendications après la pandémie du Covid-19 qui a mis un frein aux déplacements et a ceinturé de force l’espace de chacun.e, DEP vient nous accueillir avec un salutaire outil de dispute autour de la trop attendue transition écologique.

Faire voler en éclat une certaine morale écologique

Dès la première page, l’objectif est clair. Certaines mains du collectif se sont associées pour mettre en texte le bouillonnement de réflexions de ses membres et « rouvrir le champ de bataille qu’est la définition de l’écologie ». Pour se faire, l’ouvrage est construit autour de trois parties, elles-mêmes divisées en chapitres. Le premier s’ouvre sur une suite de seize points qui décortiquent minutieusement ce que cache le terme de transition apposé à celui d’écologie. En plus d’une prose directe et du pronom « nous » incluant le.a lecteur.ice, tout y est pour faire un bon et efficace manuel de lutte autant envers soi-même et l’individualisation de la faute (c’est le consommateur qui ne trie pas ses déchets, rien à signaler du côté du producteur enrubanné de plastique), qu’envers les discours médiatiques et politiques dominants (il suffirait donc de faire tous et toutes des micro-douches dans le noir pour faire baisser la température des pôles ?). Nous voilà ragaillardi.e.s et prêt.e.s à discuter au prochain repas entre ami.e.s, collègues, parents de l’idée de transition écologique : et si celle-ci était aussi mensongère et dangereuse que celle de développement durable ? Il semblerait bien que toutes deux soient motivées par « une dernière occasion de profit » grâce à l’exploitation des milieux vivants (passant des puits de pétrole aux mines de métaux rares) et celle d’humains disciplinés chargés « de manager (leur) empreinte carbone, et de surveiller mesquinement la consommation des autres ». Le procès de la société de consommation peut s’ouvrir.

Collectiviser les vivants

Face donc à une économie mondialisée dont nous voyons chaque jour les désastres sur tous les milieux vivants et qui cherche à justifier son développement mortifère par des mots-clefs vides de sens, DEP propose, au contraire, de s’appuyer sur la force du langage pour partager et joindre les luttes. C’est ainsi que les chapitres suivants vont décortiquer un à un les concepts qui font l’essence fantasmatique d’une écologie moralisatrice et marketée. Le terme si scientifique et donc inattaquable d’« anthropocène » sonne creux lorsque l’on se penche sur l’origine du désastre écologique en cours. Pourtant il serait bien avantageux de déclarer chaque homme et femme responsables égaux de l’effondrement des ressources naturelles, de la destruction d’écosystèmes, etc (seul moment où les 1% des plus riches pollueurs se joignent à la même table que le reste de la population mondiale). À l’inverse, le vocable « capitalocène » a pour lui le mérite d’expliciter plus justement la responsabilité d’un système économique destructeur. Même tarif, même passage au tamis sémantique et critique pour ces autres dominations savamment orchestrées par le capitalisme : le colonialisme et la domination sexuelle. Attentifs.ves aux résurgences néo-coloniales, patriarcales, autoritaires que peuvent dissimuler des comportements eco-friendly, les pages suivantes donnent des pistes pour débusquer une faune de défenseurs.ses de la planète-privilège.

Pour autant, loin de se limiter à une critique acerbe et stérile de ces produits d’une écologie benchmarkée, le collectif DEP invite et permet de développer une certaine acuité tout autant qu’une nécessaire écoute du sensible (humains, animaux, plantes, et autres vivants). C’est ainsi que, plutôt que de se conclure sur un programme constitué de préceptes à respecter, la troisième et dernière partie du livre « pose des problèmes, esquisse des lignes d’action et de réflexion ». Abandonnant d’emblée la solution individuelle de l’autarcie communautaire, tout autant que l’attente confortable mais vaine d’un sursaut de l’État garant de l’économie de croissance, Écologie sans transition évoque, dans un dernier ricochet sémantique, « une guerre civique », bien loin des fantasmes sanguinaires de guerre civile. Cette lutte viserait l’avénement d’une autonomie politique qui verrait, en la réappropriation des moyens de productions, leur transformation ou leur démantèlement, « la maîtrise collective de nos conditions d’existence ».

Finalement, à travers un livre qui peut se glisser dans n’importe quelle poche ou sac de vacances, qui s’adresse à tout.e à chacun.e dans une langue claire, qui ne cherche pas à moraliser une certaine idée de la lutte écologique pour « ne pas dégoûter les bonnes volontés », Désobéissance Écolo Paris participe et invite le.a lecteur.ice à « donner un sens à notre action, avant que nos ennemis ne s’y emploient ». C’est ainsi que se conclut le livre sur un ultime chapitre « Demain c’est là » compilant des textes de sensibilités aux horizons variés, rappelant férocement que « ce qui compte c’est de sentir qu’on peut agir tout de suite, dans la joie et efficacement ».


Écologie sans transition, Désobéissance Écolo Paris, Éditions Divergences, 2020, 194 pages, 14 euros