A l’occasion de la sortie de son documentaire « Des [clics] de conscience » le 4 octobre prochain au cinéma, en coréalisation avec son cousin Jonathan Attias, Alexandre Lumbroso a accepté de revenir sur le combat démocratique qu’il mène depuis plus de deux ans pour faire peser la voix des citoyens dans l’élaboration des lois.

Alexandre et Jonathan, ce sont deux jeunes citoyens engagés dans la cause écologique et environnementale dont la vie bascule lors d’un voyage au Mexique, lorsqu’ils rencontrent un cultivateur de légumes géants aux rendements hors du commun, sans aucun pesticide ou engrais, en utilisant de simples méthodes ancestrales et en respectant la diversité naturelle des semences. De ce voyage va naître une pétition pour le libre-échange des semences, jusqu’alors interdit en France. Des 75 000 signatures recueillies va débuter un véritable parcours du combattant pour transformer leur revendication en texte de loi. De cette épopée démocratique va naître un documentaire retraçant leur combat : Des [clics] de conscience.

Bonjour Alexandre, pourriez-vous revenir sur ce qui a déclenché votre engagement ?
Avec Jonathan, nous étions déjà sensibles aux causes environnementales et écologiques : j’ai fait des études en économie de l’environnement, Jonathan venait de monter Comunidée (blog et société de production documentaire spécialisée dans les problématiques citoyennes et environnementales, ndlr), des documentaires tels que « Solutions locales pour un désordre global » avaient déjà nourri notre pensée. Mais c’est après notre voyage au Mexique que Jonathan et moi-même avons réellement pris conscience, en tant que citadins, que quelque chose clochait, qu’il y avait urgence à se réinscrire dans un cycle vital et naturel. La graine, c’est le cycle de la vie, et c’est ce qui nous a reliés, Jonathan et moi.

Comment avez-vous vécu le véritable buzz qu’a suscité la pétition que vous avez lancée sur Internet ?  Comment expliquez-vous un tel « e-succès » ?
Nous avions tout fait pour susciter le plus d’intérêt possible : nous avions rédigé un texte qui tenait la route et qui était parrainé par Philippe Desbrosses (scientifique, écrivain et pionnier en matière d’agriculture biologique, ndlr). En outre, la websérie « Jardiniers, levez-vous ! » que nous avions réalisée et partagée sur notre plateforme Comunidée, nous a apporté une visibilité supplémentaire. En deux semaines, nous avions recueilli plus de 20 000 signatures. A partir de là, nous avons pris notre mission très au sérieux : sans pour autant être trop naïfs et surestimer le degré d’engagement qui se cache derrière un simple clic, nous avons senti qu’une réelle responsabilité nous incombait et qu’on ne pouvait pas se permettre de s’amuser avec de tels soutiens. Il fallait les mesurer, puis leur donner un poids, une voix.

De cette pétition qui a réuni plus de 75 000 signataires, vous avez voulu en faire une revendication citoyenne qui compte, en faisant appel à des responsables politiques. On rencontre dans votre documentaire des élus de bords très différents : comment avez-vous fait pour mobiliser autant de parlementaires ?
Nous avons vécu la réalisation de notre documentaire comme un vrai travail d’enquête. Le tournage a duré neuf mois, comment une vraie gestation ! Nous nous sommes sans cesse posés des questions, qui nous ont amenés à nous demander quels interlocuteurs contacter pour y apporter des réponses. Nous avons eu la chance de rencontrer les bonnes personnes, comme le sénateur écologiste Joël Labbé, qui nous ont permis de tirer le fil de notre réflexion, et qui nous ont ouvert de nouvelles portes et présentés à de nouvelles personnes.

Alexandre Lumbroso et Jonathan Attias, réalisateurs du documentaire « Des [clics] de conscience » © Agence Open Space

Quand on voit le réel parcours du combattant que vous avez mené, n’avez-vous pas eu parfois la tentation, Jonathan et vous, de vous laisser aller au découragement ?
Ce qui a été difficile, c’est de bien faire la part des choses entre notre engagement militant et la réalisation du documentaire Des [clics] de conscience. Nos démarches correspondaient-elles à aller au bout de notre engagement, ou à notre obsession de terminer coûte que coûte le film que nous avions commencé ? Finalement, cela a été complémentaire : évidemment nous avons eu des moments de doute et de nombreuses remises en question, mais nous n’en avons jamais eu marre. Il y a toujours eu cette motivation intérieure qui nous a poussés à poursuivre notre combat et notre film.

Pourquoi avoir choisi d’en faire un long-métrage et de le diffuser en salle, et non une web-série à l’image de « Jardiniers levez-vous ! » ?
Pour plusieurs raisons : le cinéma offre une liberté de ton qui nous a plu. La France est un grand pays de cinéma et de liberté d’expression. En outre, c’est un grand plaisir d’organiser des projections et d’aller à la rencontre des spectateurs : les salles de cinéma sont de véritables lieux de paroles et de contre-discours, et nous sommes heureux de pouvoir échanger directement avec notre public. Enfin, on ne va pas vous le cacher, cela fait deux ans que l’on travaille sur ce projet avec Jonathan, et le cinéma est un canal qui nous permet aussi de nous rémunérer un peu !

Cela n’a pas été trop dur de vous lancer dans une production cinématographique ambitieuse, de plus grande échelle que ce que vous aviez connu jusqu’à présent ?
Nous avions la méthode pour aborder les bonnes personnes. Nous avons ainsi pu bénéficier de l’aide de Kamea Meah Films, producteur du documentaire « En quête de sens », qui a fait un carton il y a trois ans. On s’est rapproché des gens qui avaient rencontré un certain succès, et on est arrivé au cinéma par ce biais-là. Bien sûr, on a rencontré quelques difficultés et limites techniques, mais au bout du compte, on pense que le résultat est là.

« Notre documentaire est un véritable film d’art et essai : on essaye, on se plante, mais on se plante pour mieux pousser ! »

Dans Des [clics] de conscience, vous parlez très peu du processus démocratique que représente l’élection, d’où les parlementaires tirent pourtant leur légitimité. N’avez-vous pas l’impression d’omettre parfois cette légitimité électorale dans votre rapport aux élus et à la démocratie ?
Vous savez, on nous reproche aussi la critique contraire ! Certains nous disent que ce que l’on fait, c’est du parlementarisme, alors qu’on ne fait que s’intéresser à la complexité de l’écriture des lois. D’autres nous disent que l’on fait de l’antiparlementarisme en désacralisant le statut d’élu. Ce qui importe pour nous, et ce qui fait l’intérêt de notre film, c’est de faire se rencontrer parlementaires et citoyens, chacun avec leurs aprioris, et de faire en sorte de réfléchir ensemble.

Vous qui avez pu voir le Sénat de l’intérieur, quel regard portez-vous sur cette institution ? Partagez-vous l’opinion selon laquelle le Sénat correspondrait trop à son étymologie latine (senex : âgé, vieux) ?
Jonathan et moi-même partagions cet apriori d’un Sénat vieillissant et très conservateur. Mais nous avons été bien mieux accueillis au Sénat qu’à l’Assemblée Nationale ! Peut-être justement parce que c’est une institution plus conservatrice, mais aussi parce que les sénateurs sont moins sous le feu des médias que ne le sont les députés. Nous souhaitons d’ailleurs grandement les remercier pour leur accueil ! Ensuite, à quoi sert le Sénat et sert-il encore à quelque chose ? C’est une autre question. Beaucoup d’idées foisonnent en ce moment pour proposer de moderniser le Sénat. A titre personnel, je dirais que cela serait sans doute une bonne idée : garder le Sénat, tout en le modernisant.

Avez-vous déjà songé à vous engager en politique ?
Pour nous, on est déjà engagés politiquement : notre film a été un vrai travail politique d’influence et de conviction. Certes, nous ne sommes pas dans la représentation politique, mais nous sommes dans un travail de conviction. Au fond, nous sommes « tout politique », et non apolitique, comment certains nous disent parfois, précisément parce que l’on se pose la question de l’organisation de la Cité. Nous souhaitons revaloriser le rôle du citoyen dans la démocratie, et également celui des parlementaires en miroir à cela.

Vos projets pour la suite ?
Une nouvelle pétition ! On vient de lancer ce que j’appelle la pétition des pétitions : en réponse au président Macron qui, lors du Congrès de Versailles cet été, a exprimé son souhait de réformer le droit de pétition, on veut lui dire que l’enjeu n’est pas là. L’enjeu aujourd’hui, c’est de donner plus de place aux citoyens. Et à notre avis, l’une des solutions pour cela, c’est de créer un droit d’amendement citoyen. A l’heure actuelle, seuls les députés et sénateurs peuvent déposer des amendements aux projets et propositions de lois qui sont ensuite votés au Parlement. Nous, on aimerait que les citoyens aussi puissent intervenir directement dans l’élaboration des lois en ayant la possibilité de déposer des amendements. On va donc continuer à faire du « tout politique », sans être désolidarisés du jeu démocratique, mais en réfléchissant aux règles qui le régissent, pour les changer et rééquilibrer les rapports de force entre responsables politiques et citoyens.

Tout un programme !

Des [clics] de conscience, d’Alexandre Lumbroso et Jonathan Attias, le 4 octobre au cinéma.

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