Les derniers mois ont été très chargés pour les amoureux de la littérature, avec un programme de prix littéraires passionnant et la publication de centaines de livres… Mais on ne se lasse jamais d’offrir des livres à nos proches pour Noël, alors on vous a concocté une sélection de livres à mettre sous le sapin !

Mort aux girafes, Pierre Demarty

« (…) à Frédéric Berthet peu importait de quel grain la pierre, de quelle ardoise la tuile ou de quel bois on se chauffait là-dedans, pourvu qu’on s’y chauffât, car il faisait froid décidément en janvier, un dimanche soir, à Bar-le-Duc, et ce nez qui n’arrêtait pas de couler, maudit train, trêve d’atermoiements à la fin, l’hôtel de Trêve c’était très bien, le nom lui plaisait aussi, c’était de cela exactement qu’il avait besoin, Frédéric Berthet, d’un hôtel, et d’une trêve (…)« 

C’est un roman sans point que propose Pierre Demarty à cette rentrée littéraire. Un roman qui raconte – ou épilogue selon qu’on aime ce style fluide, torrentiel presque, sans pause mais plein de respirations – comment Frédéric Berthet est allé se suicider dans une chambre d’hôtel à Bar-le-Duc au mois de janvier 2011. Et l’auteur nous promène dans ce qui ne semble n’être qu’une très longue digression au fil de la vie de ce Berthet, de ses rencontres, mais aussi de la ville de Bar-le-Duc, de prisonniers, d’enveloppes et de pratiques tribales africaines. Une phrase qui nous fait voyager, au cours de laquelle on ne s’ennuie pas et qui rappelle la diversité des vies et des êtres sur la Terre, aussi bien que la petitesse de nos vies individuelles, perdues dans le flot des paroles et des expériences.

S’essayant – avec réussite il faut le dire – à un style littéraire exigeant et qui peut perdre ses lecteur.rices – comme avant lui de grands noms tels que Georges Perec, Pierre Demarty nous offre une parenthèse où vie et mort fusionnent pour laisser libre cours aux mots.

« Mort aux girafes », Pierre Demarty, Editions Le Tripode, 200 pages, 17€

L’éternel fiancé, Agnès Desarthe

Lorsque la narratrice rencontre Etienne, ils sont encore des enfants, dans une salle de la mairie pour un récital de Noël et une déclaration d’amour d’enfant. Pourtant cette déclaration, la narratrice ne l’oubliera pas, et en grandissant sa vie tourne autour de ce mystérieux Etienne. Des années lycée, de son histoire d’amour avec le frère de ce protagoniste, des tragédies personnelles qui emplissent sa vie, la narratrice nous conte une histoire d’amour, une histoire de vie.

Agnès Desarthe revient avec un roman sur l’amour dansant mais à sens unique de ces deux  protagonistes. La narratrice virtuose de la musique est une jeune femme mal à l’aise, mal dans dans le monde et qui trouve refuge dans cette musique classique qui lui rappelle le foyer familial avant la tragédie. C’est aussi l’épanouissement du personnage masculin que nous décrit l’auteur.

Dans ce roman entre occasions manquées et retrouvaille trouble, Agnès Desarthe nous écrit la musicalité de l’amour.

« L’éternel fiancé », Agnès Desarthe, Editions de L’Olivier, 256 pages, 19€

Artifices, Claire Berest

Abel Bac, flic solitaire et bourru, se retrouve mystérieusement suspendu, à la suite d’une dénonciation anonyme à l’IGPN. En proie à un cauchemar récurrent, et à de terribles démangeaisons du cuir chevelu, il vit reclus avec ses 93 orchidées auxquelles il prodigue les meilleurs soins. Une errance que viendra interrompre Elsa, sa voisine, lorsqu’un soir elle se retrouve ivre morte devant sa porte.

Mais c’est cette bulle que Camille, la collègue d’Abel, viendra percer en essayant de comprendre ce qu’il se passe. Et face au silence de ce dernier, elle tente de mener sa petite enquête pour le faire revenir dans la police, et tombe sur un problème de son passé… Au même moment, un cheval est retrouvé au musée Beaubourg, puis un tag représentant ce dernier sur un mur. Elsa, la voisine d’Abel, accompagne ce dernier pour résoudre ce mystère. Il s’ensuit alors un début d’enquête qui viendra chambouler le quotidien de tous, qu’ils se trouvent au Ministère, à la PJ, dans les médias ou qu’ils soient de simples habitants.

Avec Artifices, Claire Berest décrit un homme taciturne et rigoureux, profondément tourmenté par son passé. A travers ce récit, on parcourt Paris avec lui, à pied de jour comme de nuit, au gré de ses envies. Mais l’autre personne de ce roman, n’est autre que l’art contemporain qui est présent tout au long du roman. Les installations symboliques et les revendications des artistes semblent prendre vie sous ses mots. On y parle d’histoire de l’art, de Marcel Duchamp, Maurizio Cattelan, Tracey Emin…

Un polar littéraire plein d’humour, dans lequel un flic, une collègue amoureuse et une voisine étrange, sont mêlés à de mystérieux événements. 

« Artifices », Claire Berest, Editions Stock, 308 pages, 21,50€

Encore une journée divine, Denis Michelis

« Je me suis tué au travail, je me suis tué avec cette famille de dégénérés qui est la mienne, essayant de contenter mon papa, de contenter mon idiot de frère, j’ai exprimé tout l’amour du monde que j’éprouvais pour Windy, j’ai torché l’inconscient de mes patients en revoyant ma méthode de fond en comble, j’ai écrit ce satané bouquin que la terre entière m’envie, et qu’ai-je pour toute récompense ?« 

Robert est dans un hôpital psychiatrique et produit un monologue qu’il propose aux médecins et infirmières qui l’entourent. En substance : lui, thérapeute reconnu et auteur d’un best-seller dans lequel il a remis en question toute sa méthode, est profondément incompris et ne devrait pas être ici. Denis Michelis met en scène les élucubrations d’un homme délirant, manipulateur et persuadé d’être une victime, qui en veut au monde entier mais avant tout à sa famille, à son frère disparu, à son père qui ne l’a pas assez aimé.

La plume acerbe et pleine de cynisme de Denis Michelis rend le personnage d’une certaine façon attachant, alors que d’une autre manière, on ne peut que le mépriser. Persuadé d’avoir trouvé la méthode pour régler tous les problèmes de ses patients par l’action et malgré tout enfermé lui-même dans une chambre où il voit défiler des voisins, sans personne qui ne vienne jamais le visiter, Robert est le symbole de ceux qui n’acceptent pas de changer avec leur époque, qui restent coincés dans de vieilles rancoeurs et qui finissent dépassés…

« Encore une journée divine », Denis Michelis, Editions Notabilia/Noir sur Blanc, 208 pages, 16€ 

Satisfaction, Nina Bouraoui

Michèle Akli est arrivée en Algérie en 1962, juste après l’indépendance. Mariée à Brahim, ils ont eu un fils. Mais de son amour pour Brahim et l’Algérie, il ne reste rien pour elle. Et tout cela est sujet à une remise en question, de ses choix et de sa vie. 

Dans son monde, seul l’amour pour son fils Erwann compte, et comble – sans doute trop – ce vide émotionnel. Quand il est à l’école, elle trouve du réconfort dans son jardin, qu’elle cultive ardemment pour s’occuper et éviter de songer. Dépassée et enfermée de ce quotidien qui l’oppresse, elle se laisse rapidement envahir par la mélancolie. Sous la forme d’un journal, de sept petits carnets, Madame Akli couche ses ressentis secrets, ceux d’une femme exilée dans l’Algérie des années 60/70.

Malgré la mer et le soleil, l’inquiétude rôde dans ce pays et le pays envahi le quotidien des Algériens, car les années à venir s’annoncent sombres. C’est dans l’alcool et à travers l’écriture qu’elle tente de dissoudre son exil, son ennui, sa solitude, mais aussi ses fantasmes et son désir obsessionnel pour Catherine, mère de la meilleure amie de son fils – qui la fascine tant. Dans un roman intimiste et poignant, Nina Bouraoui offre un réel plongeon dans les pensées et les questionnements d’une femme, qui a choisi sa destinée.

« Satisfaction », Nina Bouraoui, Editions JC Lattès, 288 pages, 20 €

Soleil Amer, Lilia Hassaine

L’histoire commence au début des années 60, quand Naja quitte l’Algérie avec ses trois filles pour rejoindre son mari, Saïd, qui travaille dans une usine en banlieue parisienne. Les débuts sont difficiles, pleins de désenchantement et de désillusions. En plus, Naja tombe enceinte. Son mari ne lui laisse pas le choix : il faut donner l’enfant à son frère et sa belle-soeur, qui ne peuvent pas en avoir et vivent dans un beau pavillon. Naja est dévastée, mais à quoi bon résister ? Le jour de la naissance, elle donnera naissance à deux fils. L’un est fort et énergique. Sa belle-soeur l’appellera Daniel. L’autre est tout gringalet et fragile. Elle décide de le garder, et l’appelle Amir. Les familles gardent le secret, n’en parlent pas à la dernière fille de Naja et Saïd. Les enfants sont séparés, malgré un lien biologique fusionnel.

« L’enfance raisonnait, chahutait. Amir et Daniel ne se quittaient pas. Ils ignoraient qu’ils étaient frères, et pourtant, chacun de leur geste, chacun de leur regard signifiant “sans toi, je ne suis pas moi”. Souvent, on les trouvait blottis l’un contre l’autre, comme si leurs corps avait conservé la mémoire du temps où ils flottaient en symbiose dans le ventre de la mère. »

Ainsi va la vie pour la famille de Naja et Saïd, pleine de joies et de difficultés. Soleil Amer n’est pas seulement un livre sur l’immigration et l’insertion d’une famille en Ile-de-France. C’est aussi l’histoire de toute une communauté, d’une bande de copines de l’immeuble qui aiment se retrouver pour discuter et s’entre-aider, et d’une fratrie qui brille pas la diversité de ses caractères et de ses tempéraments.

« Soleil Amer », Lilia Hassaine, Editions Gallimard, 160 pages, 16,90  €

Bel Abîme, Yamen Manai

« Non, je n’ai pas ma langue dans ma poche. Mes poches sont vides depuis que je suis né, mis à part ce fameux jour où mon père m’a donné vingt dinars pour que je sorte me faire plaisir, m’a-t-il dit. Tiens mon garçon, va au cinéma, c’est bien ça que tu voulais ?« 

Sous la forme d’un interrogatoire duquel le.a lecteur.rice n’a que les réponses du jeune garçon, on entre progressivement dans les pensées et la rage de cet adolescent qui tente de grandir dans une société qui ne laisse pas la place aux faibles, et ce jusque dans son cercle familial.

Le jeune homme refile le cours de la soirée qui l’a mené dans cette salle d’interrogatoire, en discussion avec le policier, un médecin ou son avocat : la violence. C’est en réaction aux injustices autour de lui, qu’elles soient dans la société ou dans sa vie de famille, où il n’avait jamais le droit de faire de bruit, où il devait grandir en étant silencieux, et seul, face à un père universitaire qui n’avait pas le temps et qui avait mieux à faire. Mais le jour où il rencontre Bella, de retour de l’école, tout change pour le jeune garçon, et c’est une relation intense et pleine d’amour et d’affectio qu’il noue avec elle. Une relation qui fera ressortir la rage qu’il contient en lui face aux injustices et qui le mènera à ce monologue.

Un roman court mais intense, à la langue abrupte et pleine d’humour qui redonne toute sa place à la rage de la jeunesse.

« Bel Abîme », Yamen Manai, Editions Elyzad, 112 pages, 14,50€

Un corps à soi, Camille Froidevaux-Metterie

Depuis toujours, le corps des femmes est un objet de soumission. Historiquement, les femmes ont toujours été minorées, leurs corps étant un des instruments pour rabaisser la condition féminine.

Mais alors qu’est-ce que le corps féminin exactement ? Que représentait-il et que représente-t-il maintenant ? Dans une analyse historique des causes et des conséquences de cette construction faussée du corps, Camille Froidevaux-Metterie illustre comment la femme a été soumise à son corps. Livre exigent et très bien documenté, Un corps à soi nous permet de penser le corps et de penser la femme dans ce corps.

Ce récit s’adresse à tous ceux qui s’intéressent au féminisme et au féminin. Chaque argument est étayé et nous permet de comprendre le cheminement de pensée de l’auteure. Un beau livre pour tous ceux qui voudraient pousser leur réflexion plus loin.

« Un corps à soi », Camille Froidevaux-Metterie, Editions Seuil, 352 pages, 23€

Daddy, Emma Cline

Une réunion de famille qui tourne au cauchemar, une jeune actrice qui vivote à Los Angeles, un éditeur sur la touche, un père convoqué à l’école de son fils, une nounou prise dans un scandale … Dans ce nouvel ouvrage, Emma Cline rend hommage à son état natal, la Californie, qui sert de toile de fond aux dix nouvelles qui composent ce recueil. A travers ces femmes, ces hommes, ces filles, ces mères, ces maris et amants, elle pose un regard sans concession sur des personnages aux rêves brisés, tout en ayant à coeur de pointer le pathétique de chacun.

Plus que des nouvelles, on est catapulté dans des instants de vie, des moments d’existence. Il n’y a jamais de début ni de fin, jamais d’explications sur le pourquoi ou encore le comment ces personnages en sont arrivés à cette situation. Ici, l’auteur nous parle de l’Amérique d’aujourd’hui, de la côte Ouest et des illusions autour d’Hollywood. Au milieu de l’alcool, du sexe et de la drogue, on y retrouve des gens riches ou qui l’ont été, dépravés parfois et très souvent corrompu dans leurs relations. D’une écriture acerbe, Emma Cline porte un regard perçant sur leurs actes et leurs motivations, et nous permet de rentrer dans l’intimité de ces personnages aux vies névrosées et perturbés. Elle signe un recueil de dix nouvelles courtes, tantôt subjuguantes tantôt hilarantes qui évoque avec justesse le ridicule, quasi permanent dans les relations d’influence.

« Daddy », Emma Cline (traduit par Jean Esch), Editions La Table Ronde, 272 pages, 23€

Hors gel, Emmanuelle Salasc

« Des vagues qui naissaient en elles. Très vite et pour un rien Clémence était submergée. Noyée dans son propre corps, noyée en elle-même par un flot d’émotions qui s’irritait, emportait tout, en se transformant, irrémédiablement, en colère, puis en violence. »

Des vagues, Lucie en craint de deux sortes différentes : les vagues de violence de sa soeur jumelle Clémence, qui depuis petite, ne peut pas gérer sa colère et sa rage ; mais aussi, la vague d’eau contenue dans le glacier qui menace de rompre à tout moment et de tout emmener sur son passage, y compris la grange dans laquelle Clémence et Lucie vivent en presque autarcie.

2056, la planète va un peu plus mal et a mené à une écologie du contrôle qui enferme les humains et les surveille. Dans cette dystopie, toutes les espèces vivantes sont répertoriées, il faut des autorisations et des applications spécifiques sur les smartphones pour accéder à la nature, la vie est compartimentée. Emmanuelle Salasc nous présente un monde qui ressemble au nôtre mais qui peut nous laisser entrevoir ce que pourrait être notre planète si les réponses au changement climatique n’était pensées que sur un mode capitaliste.

Hors gel est un roman de la peur, la peur de ce glacier avec laquelle Lucie a grandi toute sa vie, mais également la peur de la folie de sa soeur, récemment revenue dans sa vie après trente ans d’absence. Entre réflexions sur notre environnement et sur la prise en charge d’un proche « invivable », le roman d’Emmanuel Salasc marque.

« Hors gel », Emmanuelle Salasc, Editions P.O.L, 416 pages, 21€